Sa ténacité eut raison des jalousies et des colères qu'il excita. Comme ses nouveaux collègues, il avait droit à sa place au soleil, il la prit.
Ceux-ci, forts de leur expérience, de leur ancienneté, connaissaient les bons endroits, s'installaient les premiers, ne laissant à l'intrus que les coins dont ils ne voulaient pas.
Chausserouge ne réclamait jamais et triomphait généralement, car l'étrangeté du spectacle qu'il donnait captivait le public plus que ne le pouvait faire les attractions déjà vues de ses voisins.
Sans instruction, sans posséder aucun des secrets des dompteurs de profession, n'ayant pour tout aide qu'une patience à toute épreuve, il était parvenu à obtenir des résultats merveilleux et on s'écrasait dans le «tour de toile» en plein vent où il faisait travailler ses bêtes.
L'homme, du reste, n'était pas moins curieux que ses animaux.
Invariablement vêtu d'une blouse en grosse toile, qu'une ceinture de cuir serrait autour de sa taille, coiffé d'un vaste chapeau de feutre à la mode de son pays, chaussé de bottes fortes, on n'apercevait que ses yeux noirs et pétillants au milieu d'un visage hirsute et broussailleux.
Le fouet en main, il allait et venait au milieu de ses pensionnaires démuselés avec une insouciance et une tranquillité qui effrayaient et faisaient penser à ces fantastiques «meneux de loups», dont on conte encore les exploits aux veillées dans certaines provinces.
Le succès de ce Voyageur d'une nouvelle espèce, qui ne connaissait guère que son patois natal, le fit mettre en quarantaine.
On fit courir sur lui de vilains bruits, mais Chausserouge n'en eut cure. Il vivait isolé, content de voir son magot s'arrondir de jour en jour.
Toutes les préventions tomberaient, il le savait bien, le jour où sa persévérance serait enfin récompensée, où il pourrait comme les autres acheter une voiture, des chevaux, agrandir son installation si modeste encore.