Du reste, il n'était pas seul l'objet de l'ostracisme et de la haine des forains.
Près de lui et toujours à la gauche du campement, une famille de vrais ramonis au teint basané vivait misérablement sans s'inquiéter des commentaires, sans se soucier des injures.
Cette famille se composait de trois personnes, le père, la mère et une fille de dix-sept ans, superbe avec ses grands yeux et sa chevelure épaisse. Des lèvres rouges saignaient au milieu d'une peau brûlée par le soleil, dont la couleur bistrée faisait encore valoir l'éclat de ses dents très belles.
Chausserouge s'était dit souvent que Maria serait pour lui une rude compagne. Il avait trente-cinq ans et bien que très accoutumé à la vie d'anachorète qu'il menait depuis son enfance, il s'était surpris bien des fois à penser que les privations auxquelles il se soumettait, seraient bien moins dures à supporter s'il avait près lui quelqu'un pour les partager.
Et puis, en somme, il était seul au monde. Il ne se souciait pas de revoir sa famille; n'était-il pas temps pour lui de s'en créer une, pour qui il travaillerait.
Il aurait des enfants, qui lui succéderaient plus tard, qui augmenteraient leur patrimoine ambulant, qui pourraient le venger des rebuffades qui l'avaient accueilli.
Et jamais il n'avait rencontré dans sa vie aucune femme qui répondit autant que Maria à son idéal... Mais un obstacle infranchissable les séparait. Maria était ramoni, païenne... lui était chrétien et il savait combien les ramonis, qui ne se marient qu'entre eux, sont fidèles à leur religion.
Toutefois, et comme si ces deux êtres eussent senti entre eux une sorte d'affinité, Maria n'avait pas pour Chausserouge le regard de mépris dont elle couvrait les autres forains et parfois, tandis qu'accroupie à l'ombre de sa caravane à moitié détraquée, la jeune fille occupait son après-midi à tresser des paniers, Chausserouge, assis, la pipe aux dents, à l'entrée de sa tente, passait des heures à la contempler silencieusement.
Le père, connu seulement sous le prénom de Michel, raccommodait la porcelaine et s'occupait pour le surplus des soins à donner aux bêtes, un vieux cheval efflanqué, qui trouvait la plupart du temps sa pâture le long des routes, une chèvre et une guenon.
La mère était bonne-ferte, c'est-à-dire diseuse de bonne aventure.