Si maintenant ce succès allait l'abandonner, il allait se trouver dans l'obligation de dépenser tout ce qui lui restait, ou à peu près, de la somme prêtée par Vermieux, et uniquement pour se rapatrier!
—Tu vois, dit Tabary avec un sourire forcé, tu vois si je m'étais trompé! Ton Baldini!... Eh bien, nous voilà propres maintenant!
—Si je le tenais, hurla Chausserouge, je le fouterais à bouffer à mes bêtes!
—Sais-tu ce que ça fait, continua Tabary, c'est vingt-cinq mille francs tout net qu'il nous emporte!... tout simplement... Il paraît que ça t'amuse de travailler pour les autres.
—Tiens! tais-toi! tais-toi! dit le dompteur en cassant en deux, d'un mouvement nerveux, la canne qu'il tenait à la main. Mais maintenant, qu'allons-nous faire?... Puisque tu es si fort, donne-moi un conseil..., je le suivrai aujourd'hui...
—C'est un peu tard... Mais, enfin, mieux vaut tard que jamais... Puisque nous sommes ici, m'est avis qu'il faut en profiter. Ce n'est pas le moment de s'endormir... Tu vas d'abord aller déposer la plainte chez le procureur du roi, écrire à celui de Turin. Moi, pendant ce temps-là, je vais réparer le temps perdu, installer la ménagerie et commencer le potin dans les journaux... Cette fois-ci, il n'y aura pas de Baldini et la galette sera bien à nous...
Séance tenante, et pendant que Chausserouge courait au tribunal, Tabary se mit à l'oeuvre, mais il se heurta à des difficultés qu'il ne soupçonnait même pas.
Son ignorance de la langue italienne lui rendait extrêmement difficiles les relations avec les gens qu'il était obligé de voir, avec lesquels il lui fallait traiter.
Autant la population, la presse, la municipalité, bien préparées, chauffées à blanc par un compatriote, s'étaient montrées sympathiques à Turin, autant elles manifestaient de méfiance et de mauvaise volonté à Milan.
On eût dit que brusquement le charme s'était rompu.