Mais elle se contint et balbutia:

—J'ai eu peur... cette nuit!

—Cette nuit? dit Chausserouge dont les sourcils se froncèrent. Peur de quoi?

Elle fit un effort sur elle-même:

—J'ai eu peur de l'orage.

Au ton dont son père venait de lui poser cette dernière question, elle venait de comprendre qu'elle ne s'était point trompée. Un travail s'opéra dans son cerveau. Elle avait surpris un secret qu'elle ne devait pas connaître, un secret qui mettait dans sa main et la vie et l'honneur de son père?

Et qui sait?

Peut-être François n'était-il si tendre avec elle que parce qu'il se doutait... Peut-être était-ce une feinte et voulait-il s'assurer qu'elle, Zézette, n'avait rien vu, rien entendu? Si elle laissait entendre qu'elle savait... à quels dangers ne s'exposait-elle pas? Un homme qui n'hésite pas à tuer, n'hésiterait peut-être pas à se débarrasser de l'unique témoin de son crime?

Et une terreur instinctive la fit mentir, lui suggéra une fable qu'elle débita d'une voix haletante, entrecoupée:

—Voilà... je t'ai désobéi... Quand tu m'as dit d'aller me coucher... je suis rentrée dans la tente... Fatma et les deux autres... qui n'avaient pas travaillé étaient déjà couchées... Quand j'ai vu qu'elles dormaient, je suis ressortie... J'ai pensé que malgré la pluie... il y avait peut-être une dernière représentation chez Decker... où on joue «Peau d'âne»... J'avais envie de voir... J'ai profité d'un moment où ça tombait moins fort... et j'ai couru près des colonnes de la place du Trône où Decker est installé... Mais c'était fermé... Alors j'ai voulu revenir, mais le tonnerre s'est mis à gronder... j'ai eu peur et je me suis cachée derrière un tour de toile... J'étais mouillée... j'ai eu froid... Quand je suis rentrée et que je me suis mise au lit... je grelottais... et je n'ai pas dormi de la nuit... Voilà!