«Qu'il savait spirituellement tromper votre attente et vous insinuer des pensées bien opportunément hors de saison! Son langage sans affectation était précis, comme celui de ses chers Elizabéthiens, jusqu'à devenir parfois obscur. On eut pu étendre ses phrases comme des grains d'or en de très larges feuilles. Il se montrait sans pitié pour les fausses célébrités et ses observations mordantes sur la mode pour hommes de génie étaient son plat habituel. Sir Thomas Brown était son compère, et Burton, et le vieux Fuller. Dans son humeur amoureuse il folâtrait avec leurs livres, beautés sans rivales aux odeurs de vieux bouquin, et les rudes comédies de Beaumont et Fletcher l'induisaient en légers rêves. Il les jugeait comme un poète, mais il était bon de le laisser à son jeu; quelqu'un osait-il se lancer sur ses sujets favoris, il était homme à arrêter le parleur ou à lui répondre de telle sorte qu'on n'eût pu dire s'il voulait adresser un reproche ou tout simplement faire une malice. Un soir, à C..., on parlait justement des deux dramaturges. M. X. vantait la passion et le style magnifique de je ne sais quelle tragédie. Elia l'interrompit brusquement. «Ce n'est rien, dit-il, les lyriques seuls ont le style magnifique, les lyriques!».

Wainewright, pour un côté de sa carrière d'écrivain, mérite tout spécialement de retenir l'attention. Il n'est personne, dans la première partie du siècle, à qui le journalisme moderne soit autant redevable. Il fut le précurseur de «l'asiatisme», se plut aux épithètes pittoresques et aux amplifications pompeuses. Un style si somptueux qu'il dérobe la pensée, tel est l'idéal de cette école littéraire si admirée, de Fleet-street, dont «Janus Weathercock» peut être appelé le créateur.

Il comprit également qu'il était très facile, en s'y reprenant sans cesse, d'intéresser le public à sa personne, et dans ses articles quotidiens ce jeune homme extraordinaire nous renseigne sur le monde qu'il avait à dîner, sur le tailleur qui l'habille, le vin qu'il aime, son état de santé actuel, ni plus ni moins que s'il rédigeait la chronique de la semaine pour quelque journal populaire de notre temps. Cette partie de son œuvre, certainement la moins précieuse, est cependant celle qui a eu l'influence la plus incontestable. Un publiciste, de nos jours, est un homme qui assomme les gens avec la singularité de son existence.

Comme certains êtres très artificiels, Wainewright avait un grand amour de la nature: «J'ai trois plaisirs», écrit-il quelque part: «m'asseoir paresseusement sur une éminence d'où je découvre un bel horizon; me tenir à l'ombre d'épais feuillages par un brillant soleil, et goûter la solitude sans avoir l'idée de l'isolement. La campagne me donne tout cela.»

Il écrit sur sa promenade parmi les brandes et les bruyères embaumées en répétant l'«Ode au Soir» de Collin, pour mieux saisir la délicate beauté de l'heure; il dit s'être caressé le visage «dans un lit de primevères humides de la rosée de Mai» et parle du plaisir de voir les vaches soufflant doucement «s'en aller lentement à l'étable, au crépuscule» et d'entendre «le tintement lointain des clochettes d'un troupeau». La phrase: «le polyanthus brillait sur sa froide couche de terre comme un tableau de Giorgione, seul, sur un panneau de chêne bruni», caractérise de façon curieuse son tempérament et le passage que voici n'est pas sans grâce:

«L'herbe courte et tendre était toute semée de marguerites—de celles qu'on nomme des pâquerettes—nombreuses comme les étoiles d'une nuit d'été. Le croassement rauque des corneilles affairées arrivait, adouci, des hauteurs d'un bouquet d'ormes, très loin, et par intervalles on entendait la voix d'un enfant chassant les oiseaux des champs fraîchement semés. Les profondeurs bleues du ciel étaient de la couleur du plus sombre outre-mer; pas un nuage ne rayait l'ether calme. Seule au ras de l'horizon flottait une légère vapeur, une brume de chaleur et de clarté sur laquelle se dessinait nettement le village voisin avec sa vieille église de pierre, d'une aveuglante blancheur. Je songeais aux «Vers écrits en Mars» de Wordsworth.

Nous ne devons cependant pas oublier que le jeune homme si cultivé qui écrivait ces lignes et qui était si sensible à la poésie de Wordsworth était aussi, comme je l'ai dit au commencement de cet essai, un des plus secrets, des plus habiles empoisonneurs qu'il y ait jamais eu au monde. Comment il fut fasciné par l'étrange péché, il ne nous l'a point dit, et le journal où il avait pris soin de noter sa méthode et le résultat de ses terribles expériences est malheureusement perdu pour nous. Même en ses derniers jours, il n'abordait ce sujet qu'avec beaucoup de réticences et préférait parler de «l'excursion» ou des Poëmes inspirés par l'Amitié. On ne doute pas toutefois que le poison dont il se servait, ne fût la strychnine. Dans une de ces belles bagues dont il était si fier et qui servaient à montrer le fin modelé de ses délicates mains d'ivoire, il avait coutume de renfermer quelques gouttes de noix vomique indienne, «un poison», nous dit un de ses biographes, «presque sans goût, difficile à découvrir et qu'on peut mêler à une grande quantité d'eau.» Ses meurtres, nous dit de Quincey, ne furent jamais connus de la justice. Ils ne sont pas douteux pourtant et quelques-uns sont dignes d'être mentionnés.

Sa première victime fut son oncle, M. Thomas Griffiths. Il l'empoisonna en 1829 pour hériter de Linden-House, une propriété qui lui plaisait beaucoup. Au mois d'août de l'année suivante il empoisonna Mrs Abercrombie, la mère de sa femme, et la même année, en décembre, il empoisonna la charmante Helen Abercrombie, sa belle-sœur. On ne sait au juste pour quelle raison il tua Mrs Abercrombie: par caprice, pour exercer l'horrible pouvoir qui était en lui, ou parce qu'il avait des soupçons? peut-être fut-ce sans motifs. Mais si, avec l'aide de sa femme, il assassina Helen Abercrombie, c'est qu'il l'avait assurée à plusieurs compagnies pour une somme de 18.000 livres. Voici comment fut commis le crime. Le 12 décembre, Wainewright, sa femme et son fils, revinrent de Linden-House à Londres et se logèrent au no 12 de Conduit Street, dans Regent Street. Les deux sœurs Helen et Madeleine Abercrombie les accompagnaient. Dans la soirée du quatorze ils allèrent au théâtre, et Helen se trouva souffrante au souper. Le jour suivant elle était au plus mal, et on appelait pour la soigner, le docteur Locock, de Hanover square; le lundi 20, après la visite matinale du médecin, M. et Mme Wainewright lui apportèrent une tisane empoisonnée et s'en allèrent à la promenade.

Quand ils revinrent, Helen Abercrombie était morte. Elle avait seulement vingt ans. C'était une grande et aimable fille aux beaux cheveux blonds. Un charmant portrait à la sanguine existe encore qui est l'œuvre de son beau-frère et qui nous montre combien Wainewright subit l'influence de Sir Thomas Lawrence, un peintre dont les œuvres lui inspirèrent toujours une grande admiration. De Quincey dit que Mrs Wainewright ne fut pas complice du meurtrier. Puisse-t-il ne pas se tromper. Le crime alors eût été unique, et Wainewright le seul coupable.