Les compagnies d'assurances, qui soupçonnaient la vérité, refusèrent de payer; se retranchant derrière les règles spéciales de leurs polices, elles prétendirent qu'on leur avait fait de faux rapports et négligé de verser les primes. L'empoisonneur, avec un étrange courage, commença une action judiciaire devant la Cour de chancellerie contre l'Impérial qui se solidarisait avec les autres compagnies. Le procès dura cinq ans et se termina par un verdict en faveur de l'Impérial. Le juge était Lord Abinger. Egomet Bonmot avait pour le représenter M. Erle et Sir William Follet; Sir Frederick Pollock se trouvait avec l'avocat général à la partie-adverse. Le plaignant, par malheur, ne pouvait pas assister aux audiences.
En refusant de lui verser les 18.000 livres, les compagnies lui avaient causé les plus pitoyables embarras. Quelques mois après le meurtre d'Helen Abercrombie, on l'avait arrêté pour dettes dans une rue de Londres, alors qu'il donnait une sérénade à la fille d'un ami. Il put recouvrer sa liberté, mais il pensa qu'il valait mieux cette fois s'en aller à l'étranger jusqu'à ce qu'il se fût arrangé avec ses créanciers. Il partit donc pour Boulogne, descendit chez le père de la jeune fille à la sérénade et le décidait bientôt à s'assurer sur la vie pour 3.000 livres à la compagnie du Pélican. Il eut soin que toutes les formalités nécessaires fussent accomplies, et la police bien rédigée; puis un soir, après dîner, comme ils prenaient ensemble le café, il laissa tomber quelques granules de strychnine dans la tasse de son hôte.
Cet empoisonnement ne pouvait lui procurer aucun avantage pécuniaire; s'il le commit, ce fut simplement pour se venger de la première compagnie qui avait refusé de lui payer le prix de son crime. Son ami mourut le lendemain en sa présence, et il quitta Boulogne aussitôt pour entreprendre un voyage d'études à travers les régions les plus pittoresques de la Bretagne. Quelque temps il fut l'hôte d'un vieux gentilhomme français qui avait une belle maison de campagne à Saint-Omer. De là il se rendit à Paris, où il demeura plusieurs années, menant une existence fastueuse, disent les uns, tandis que d'autres racontent «qu'il avait coutume de porter sur lui du poison et qu'il effrayait tous ceux qui le connaissaient». En 1837 il retourna secrètement en Angleterre où l'attirait comme une folle et étrange fascination. Il suivait une femme qu'il aimait.
On était au mois de juin et il se trouvait à un des hôtels de Covent Garden. Son salon était au rez-de-chaussée, et prudemment il en tenait les jalousies baissées de crainte d'être découvert. Treize ans plus tôt, alors qu'il composait sa belle collection de majoliques et de Marc-Antoine, il avait contrefait dans une procuration et produit à son contrat de mariage la signature de ses curateurs pour entrer en possession d'une partie de son héritage maternel. Il savait que l'on avait découvert le faux et qu'en retournant en Angleterre il exposait sa vie. Il y retournait pourtant. Qui s'en étonnera? On dit que la femme était très belle. Et puis elle ne l'aimait pas.
Ce fut tout à fait par hasard qu'il fut découvert. Un bruit dans la rue attira son attention; en artiste qui se plaît à toutes les manifestations de la vie ambiante, il ne sut pas se défendre de lever un moment ses jalousies. Aussitôt quelqu'un s'écria du dehors: «Tiens! Wainewright, le faussaire!» C'était Forrester, le coureur de Bow-Street.
Le 5 juillet, il fut amené à Old Bailey. Le Times publia sur le procès le compte rendu suivant:
Devant M. le juge Vaughan et M. le Conseiller Alderson, a comparu Thomas Griffiths Wainewright, âgé de quarante-deux ans, homme d'apparences distinguées, portant moustaches, accusé d'avoir signé un faux billet de 2259 livres et de s'en être servi avec l'intention de porter préjudice au Gouverneur et à la société de la Banque d'Angleterre.
Il y avait cinq accusations contre le prisonnier, et Wainewright les a toutes repoussées à l'interrogatoire que lui a fait subir dans la matinée M. le juge d'instruction Arabin. Cependant, au tribunal, il a demandé qu'il lui fût permis de renoncer à sa première défense, et il s'est reconnu coupable de deux délits qui ne devaient pas entraîner de condamnation capitale.
L'avocat de la Banque a déclaré que trois autres accusations étaient portées contre lui, mais que la Banque ne désirait pas une effusion de sang. En conséquence, on a seulement retenu les deux charges les moins importantes, et le prisonnier, à la fin de la session, s'est vu condamner à la déportation à perpétuité.