On le conduisit à Newgate pour le préparer à son transport aux colonies. Dans un passage singulier de ses premiers essais il imagine qu'il est lui-même enfermé dans la prison d'Horse Monger, condamné à mort pour n'avoir pu résister à la tentation de dérober au British Museum quelques Marc Antoine qui manquaient à sa collection. La peine qu'il allait subir était une sorte de mort pour un homme aussi artiste. Il s'en plaint amèrement à ses amis, et remarque, non sans raison, comme on le verra, que l'argent était réellement le sien, qu'il en avait hérité de sa mère et que le faux, si c'en était un, avait été commis il y a trente ans, ce qui était au moins, dit-il, une circonstance atténuante. La permanence de la personnalité est un problème métaphysique des plus subtils, que certainement la loi anglaise résout d'une manière extrêmement rude et primitive. N'est-ce pas d'ailleurs impressionnant qu'il se soit attiré une condamnation aussi sévère pour un acte qui, si nous nous rappelons son influence déplorable sur la prose de nos modernes journalistes, n'est pas le pire de tous ses péchés.
Lorsqu'il était à Newgate, Dickens, Macready et Hablot Browne qui visitaient les prisons dans un but artistique, l'y découvrent. Il leur lança un regard méfiant, nous dit Forster; Macready fut effrayé de reconnaître un homme avec lequel il avait été si étroitement lié dans sa jeunesse et qui l'avait reçu à sa table.
D'autres furent plus curieux, et sa cellule fut quelque temps comme un rendez-vous de flânerie élégante. Nombre d'hommes de lettres y vinrent visiter leur vieux camarade. Mais, depuis longtemps, il n'était plus ce charmant Janus au cœur léger qu'admirait Charles Lamb. Il était, semble-t-il, devenu tout à fait un cynique.
A l'agent de la Compagnie d'assurances qui le visitait, un après-midi, et pensait mettre sa rencontre à profit en lui lançant cette pointe: «Après tout, le crime est une mauvaise spéculation», il répliqua: «Monsieur, vous autres, gens de la Cité, vous vous lancez dans une spéculation et vous en courez la chance. Quelques-unes de vos spéculations réussissent, d'autres échouent. Il arrive que les miennes ont échoué, que les vôtres ont réussi. C'est la seule différence, Monsieur, qui existe entre vous et moi. D'ailleurs, je vous dirai, Monsieur, que, jusqu'à la fin, j'ai réussi au moins l'une de mes entreprises. En dépit de toutes les vicissitudes, je me suis obstiné à rester un homme distingué. Je l'ai toujours été, je le suis encore. Ainsi, c'est la coutume en cette maison que les locataires d'une cellule la balaient le matin à tour de rôle. J'occupe une cellule avec un maçon et un ramoneur, eh bien! ils ne m'ont jamais présenté le balai!» Quand un ami lui reprochait le meurtre d'Hélène Abercrombie, il haussait les épaules en disant: «Je l'avoue, c'est horrible, mais elle avait les hanches trop développées.»
De Newgate, on le conduisit aux pontons de Portsmouth, et de là, il fut embarqué sur la Suzanne pour la terre de Van Diemen avec trois cents autres condamnés. Il semble que le voyage lui déplut fort, si l'on en juge par une lettre écrite à un ami où il se plaint amèrement du sort ignominieux qui le force à se mêler, lui, le compagnon des poètes et des artistes, à des rustres grossiers. Les épithètes dont il se sert ici ne doivent pas nous surprendre. Le crime, en Angleterre, est rarement une œuvre de réflexion; presque toujours il est causé par la faim. Il n'y avait probablement personne à bord qui pût l'écouter avec sympathie et dont le caractère lui offrit un intérêt psychologique.
Son amour de l'art, toutefois, ne l'abandonna jamais. A Hobart-Town, il découvrit un atelier et recommença à dessiner et à peindre des portraits. Sa conversation et ses manières, dit-on, étaient toujours aussi charmantes. Encore ne semble-t-il pas avoir renoncé à ses habitudes d'empoisonneur; on les retrouve en deux circonstances où il essaya d'en finir avec des gens qui l'avaient offensé. Mais il avait perdu son adresse de main.
Deux de ses entreprises échouèrent complètement; aussi se dégoûta-t-il tout à fait de la société tasmanienne et, en 1844, il présenta au gouverneur de la colonie, Sir John Eardley Wilmot, un mémoire où il demandait sa libération. «Je suis, disait-il, torturé par des idées qui se battent en moi pour obtenir leur expression; je souffre de ne pouvoir accroître mon savoir ni exercer ma parole d'une façon agréable, même utile!» Cependant, on rejeta sa requête, et l'associé de Coleridge n'eut pas d'autre consolation que d'évoquer ces merveilleux Paradis artificiels dont les fumeurs d'opium ont seuls le secret. En 1852, il mourut d'apoplexie. Son seul compagnon était un chat pour lequel il ressentait une extraordinaire affection.
Ses crimes ont eu, je pense, beaucoup d'influence sur son art. Ils donnèrent à son style un caractère vigoureux qui est certainement absent de ses premières œuvres. Dans une note de sa Vie de Dickens, Forster mentionne qu'en 1847, Lady Blessington reçut de son frère, le major Power, qui avait un emploi militaire à Hobart-Town, le portrait à l'huile d'une jeune fille qui était dû à ce peintre spirituel. «Dans les traits de cette aimable et gracieuse personne, nous dit le biographe, il avait réussi à exprimer sa propre méchanceté.» Ainsi un roman de M. Zola nous montre un jeune artiste impressionniste qui, ayant commis un meurtre, se met à peindre en des tons verdâtres, morbides, et dont tous les portraits, même ceux de ses plus respectables modèles, ressemblent à sa victime. Ce fut à des suggestions encore plus singulières que M. Wainewright dut son développement artistique. Le mal est quelquefois créateur.
Cet homme dont les débuts furent si brillants et qui éblouit quelques années le Londres littéraire, a certainement une physionomie étrange et fascinatrice. M. W. Carrew Hazlitt, son dernier biographe, dont le petit livre, auquel j'ai eu souvent recours, est sans prix au point de vue des faits, pense que son amour de l'art et de la nature n'était que feinte et pose; d'autres lui refusent tout talent littéraire. C'est là une appréciation mesquine ou tout au moins erronée. Ses empoisonnements ne prouvent rien contre son style. Les vertus domestiques ne sont pas nécessaires à l'art, bien qu'elles puissent être une excellente réclame pour les artistes de seconde catégorie. De Quincey a pu exagérer les dons critiques de Wainewright et je reconnais moi-même encore une fois que dans ses œuvres beaucoup de passages sont trop familiers, trop communs, trop «journalistiques» au mauvais sens de ce mauvais mot. Ici et là sa phrase est franchement vulgaire, et il ne garde jamais sur lui-même cette maîtrise du véritable écrivain. Mais nombre de ses défauts tiennent à son temps; après tout, la prose que Charles Lamb estimait «capitale» n'a pas le moindre intérêt historique. Il me paraît certain qu'il eut un réel amour de l'art et de la nature. C'est fâcheux! mais il n'existe pas d'antinomie entre le crime et la culture: nous ne pouvons récrire l'histoire pour satisfaire notre sens moral.
En réalité il est trop étranger à notre temps pour que nous puissions l'apprécier avec quelque justice. Il est impossible de ne pas se sentir désagréablement prévenu contre un homme qui aurait pu empoisonner Lord Tennyson, ou M. Gladstone, ou le Maître de Balliol. Mais s'il avait porté des vêtements, parlé un langage différents des nôtres; s'il avait vécu à l'époque de la Rome impériale, ou de la Renaissance italienne, ou dans l'Espagne du xviie siècle, enfin dans un autre pays, dans un autre siècle que le nôtre, nous serions plus capables de l'estimer sans parti pris à son rang et à sa valeur. Je sais qu'il y a beaucoup d'historiens, tout au moins d'écrivains auxquels on donne ce titre, qui trouvent nécessaire de juger l'histoire en moralistes, et distribuent leurs éloges ou leurs blâmes avec la complaisance solennelle d'un tranquille maître d'école. Mais c'est une sotte habitude et qui prouve seulement que l'instinct moral à son point de perfection, se montre toujours là où il n'a que faire. Quiconque possède le sens de l'histoire, n'aura jamais l'idée de blâmer Néron, de gronder Tibère ou de réprimander César Borgia.