- J'en suis certain, répondis-je. Pembroke, Shakespeare et madame Mary Fitton[7] sont les trois personnages des _Sonnets, _il n'y a pas le moindre doute là-dessus.

- Fort bien, je suis d'accord avec vous, dit Erskine, mais je n'ai pas toujours pensé de la sorte. J'ai eu l'habitude de croire… oui, je crois que j'ai eu l'habitude de croire Cyril Graham et sa théorie.

- Et qu'était cette théorie? demandai-je en regardant le merveilleux portrait qui commençait presque à exercer sur moi une singulière fascination.

- C'est une longue histoire, dit Erskine, me reprenant la peinture des mains d'une façon que je jugeai alors presque brutale… C'est une longue histoire, mais si vous avez envie de la connaître, je vous la dirai.

- J'aime les théories sur les _Sonnets, _m'écriai-je, mais je ne crois pas que je sois en disposition d'être converti à quelque idée nouvelle. La question n'est plus un mystère pour personne et, certes, je suis surpris qu'elle ait jamais été un mystère.

- Comme je ne crois pas à la théorie, je ne ferai nul effort pour vous la faire adopter, dit Erskine en riant, mais elle peut vous intéresser.

- Dites-la moi, parbleu! répondis-je. Si la théorie est à moitié aussi délicieuse que la peinture, je serai plus que satisfait.

- Eh bien! reprit Erskine en allumant une cigarette, je dois commencer par vous parler de Cyril Graham lui-même.

Lui et moi nous habitions la même maison à Eton. J'avais un ou deux ans de plus que lui, mais nous étions très grands amis. Nous travaillions et nous nous amusions tout le temps ensemble. Certes, nous nous amusions beaucoup plus que nous ne travaillions, mais je ne puis dire que je regrette cela.

C'est toujours un avantage de n'avoir pas reçu une orthodoxe éducation de boutiquier. Ce que j'ai appris dans les lices de jeu d'Eton m'a été tout aussi utile que tout ce que l'on m'a enseigné à Cambridge.