Cette vieille coutume patriarcale, tout à fait orientale, rapporte au sultan, comme je l’ai dit, trois fois par an des sommes importantes ; ces présents sont en apparence volontaires, mais aucun habitant aisé ne peut s’y soustraire, et les amils veillent attentivement à ce que chacun donne en proportion de sa fortune, sur laquelle ils sont toujours exactement renseignés par leurs subordonnés.
3o Les sekah oual-ouchr, c’est-à-dire le produit des troupeaux et la dîme des revenus du sol ; ces deux impôts, qui sont levés ensemble, se payent en argent. Leur montant est partagé par l’amil entre les localités et les tribus, avec l’aide des imposés : comme je l’ai dit, beaucoup d’abus sont commis par les amils à cette occasion.
La dîme (ouchr) est répartie d’après le nombre de paires de bœufs avec lesquelles le cultivateur laboure ses terres.
Les sekah oual-ouchr sont des revenus assurés, mais qui ne sont pas aussi profitables à la caisse de l’État qu’ils pourraient l’être, parce que les diverses cotes ont été établies il y a longtemps, alors qu’au Maroc les produits de l’élevage et de la culture étaient encore très minimes. Un ministre des finances de l’avenir aura donc ici un champ d’activité profitable et pourra augmenter considérablement les revenus de l’État, à moins que ces derniers n’aient été déjà accrus par les amils, mais de leur propre autorité et dans leur intérêt particulier.
4o Les amendes (daʿairât), qui sont infligées et levées partie par le sultan lui-même et partie par les amils dans leurs cercles, constituent une des sources de revenus les plus abondantes. La population, constamment pourvue d’armes à feu, est toujours prête à différer ou à refuser complètement le payement des contributions dues au sultan, quand elle croit le gouvernement trop faible pour employer la force.
Par suite, il y a toujours des arriérés, qui motivent des expéditions de la part du sultan ou de ses représentants ; si le sultan est vainqueur dans la lutte, ou si les tribus révoltées se soumettent, parce qu’elles redoutent les suites d’un combat inégal, on leur inflige de lourdes amendes en argent, en chevaux ou en recrues, outre l’entretien des troupes, qui montent souvent à 15000 ou 20000 hommes, vivant à leurs dépens.
Le total de cette branche de recettes est difficile à apprécier, parce que les expéditions de ce genre ne se reproduisent pas régulièrement. On peut dire seulement que le chiffre des amendes en argent encaissées, il y a quelques années, par le sultan Hassan dans l’une de ces expéditions a été évalué par des personnes bien informées à environ 300000 douros, sans tenir compte des chevaux, des armes et du reste du matériel de guerre confisqués.
L’opération qui consiste à « dévorer un district », comme on dit pour ces expéditions, a lieu presque chaque année. Il y a toujours dans quelque partie de ce vaste empire une rébellion provoquée par la mauvaise administration qui y règne ; aussi le sultan est-il forcé, pour ainsi dire annuellement, de faire une petite campagne, qui finit toujours aux dépens des révoltés et lui rapporte de nouveaux revenus. Ce mode de perception des impôts est l’un des points les plus faibles de l’empire marocain ; la population est condamnée à s’appauvrir toujours davantage, et, si la religion commune, l’Islam, ne l’enchaînait au sultan, elle aurait depuis longtemps aplani la voie à une puissance européenne pour une entreprise au Maroc. On le sait parfaitement à la cour, et on cherche à maintenir et à renforcer, par l’intermédiaire des chourafa, l’antipathie des habitants contre les gens d’autre religion. Si les Marocains viennent à fléchir dans leur foi, ce sera le signal de la fin d’un système gouvernemental qui dure depuis des siècles.
5o Les droits à l’importation et à l’exportation. — Les premiers ont été fixés par les traités de commerce à 10 p. 100 de la valeur des marchandises, tandis que les droits d’exportation sur les grains, en tant que ces derniers puissent être exportés, et sur les autres articles d’alimentation, peuvent dépasser 10 p. 100. Les marchandises importées sont appréciées dans les bureaux de douanes par des employés marocains et espagnols, sans qu’ils tiennent compte des factures d’expédition ; on dit que cette estimation se fait toujours d’une manière très libérale. Si d’ailleurs elle était trop élevée au jugement de l’importateur, il aurait le droit de laisser les marchandises en question à la douane pour le prix évalué.
6o Les octrois (niks). — La ville de Tanger est seule exempte de cet impôt, qui n’a été établi que depuis la dernière guerre avec l’Espagne, pour éteindre la dette contractée en cette occasion.