| les revenus se montent à | 2600000 | douros |
| et les dépenses à | 990000 | — |
| Reste | 1610000 | — |
Le fait que le sultan, malgré des revenus si peu considérables relativement à l’étendue de son empire, épargne chaque année, aujourd’hui comme il y a soixante ans, environ un million et demi de douros, qu’il peut déposer dans son trésor, s’explique par cette considération, que d’importantes branches de l’administration qui dans les États civilisés absorbent de grandes sommes, ne coûtent au Maroc absolument rien. Une grande partie de l’armée est entretenue également sans qu’il en coûte à l’État aucune somme en argent monnayé. Le gouvernement dépense aussi peu pour l’industrie, l’agriculture, le commerce et la navigation que pour les routes, les ponts et en général les travaux publics. Au Maroc il n’existe aucune route carrossable, et à plus forte raison aucun chemin de fer ou télégraphe. Les forteresses tombent en ruines, et les pièces qui en garnissent les remparts sont presque toutes sans affût.
Dans ces conditions il n’y a pas à s’étonner que de faibles revenus dépassent des dépenses plus faibles encore, et qu’un trésor d’argent monnayé et d’objets précieux ait pu être rassemblé, sans qu’on en puisse établir exactement l’importance. Jusqu’à l’avènement du sultan actuel, ce trésor était conservé à Meknès, résidence de son père. Mouley Hassan le fit transporter aussitôt à Fez, où il doit se trouver encore actuellement.
Il existe à Meknès une trésorerie particulière, sur laquelle ont été répandus des récits fabuleux, aussi bien que sur la quantité d’argent qui y est enfermée. En effet, si, depuis les soixante ans que Græberg von Hemsoe a recueilli ses renseignements, un million et demi avait été épargné tous les ans, et si de temps en temps, par exemple au moment de la guerre avec l’Espagne, de grandes dépenses extraordinaires n’avaient eu lieu, il devrait se trouver aujourd’hui dans le trésor, uniquement en argent monnayé, environ 90 millions, outre les sommes qui devaient déjà y exister en 1818. On peut pourtant admettre avec assez de certitude que des sommes aussi considérables ne sont pas conservées dans le trésor du sultan : les dépenses sont sans doute plus importantes que celles dont on a parlé plus haut, et l’excédent annuel est beaucoup moindre. Une famine survenant de temps en temps et d’autres événements imprévus absorbent certainement beaucoup de l’argent épargné.
La trésorerie, Beit el-Mal, de Meknès est entourée d’une triple muraille ; c’est une construction en pierres de taille au milieu de laquelle, après avoir franchi trois portes de fer, on se trouve devant l’ouverture par laquelle les trésors apportés étaient jetés, dit-on, avec des pelles ! Une troupe de trois cents Nègres, qui y étaient enfermés pour la vie, surveillait ces trésors. Quatre fois par an, les sommes transportées à Meknès étaient jetées sous les voûtes en présence du sultan ou de trois de ses délégués, pour être ensuite conservées dans des niches.
Aujourd’hui ce bâtiment est vide, et, comme on n’a jamais entendu parler des mesures particulières qui auraient été prises à Fez pour y mettre en sûreté les trésors du sultan, on ne peut admettre qu’il s’y trouve 500 millions de douros, ainsi que des auteurs récents le supposent. Du reste, il ne me paraît pas invraisemblable que le sultan ait fait transporter une partie de ces épargnes, certainement considérables, de Fez, très exposé à une surprise de la part d’une puissance européenne, aux oasis plus éloignées et beaucoup plus sûres du Tafilalet ; elles y sont certainement mieux cachées que nulle part au Maroc et sous la protection de sa famille, les chourafa du Tafilalet.
Dette publique. — Le Maroc n’a pas d’autre dette que le reste de l’indemnité de guerre due à l’Espagne et qui se monte à environ 2 millions de douros. La moitié des droits de douane payés dans les principaux ports est employée, d’après les traités, à éteindre cette dette, qui, en quinze ans, est passée de 20 millions de douros à 2 millions. Cette moitié des droits de douane est évaluée chaque année à environ 600000 douros, que des navires de guerre espagnols expressément envoyés dans ce but viennent chercher tous les trimestres.
Pour pouvoir contrôler les recettes, l’Espagne s’est attribué le droit d’établir des surveillants auprès des employés de douane intéressés.
Un troisième quart des revenus des douanes sert à amortir la dette contractée envers une compagnie de capitalistes anglais : peu après la guerre, elle avança au gouvernement marocain les sommes nécessaires pour obtenir l’évacuation de Tétouan, où l’Espagne, d’après le traité de Ouadras, conservait le droit de tenir garnison jusqu’à l’amortissement de l’indemnité de guerre. Cette dette est également presque éteinte et serait probablement déjà amortie, si la terrible famine de l’hiver de 1878-1879 n’était survenue. Dans tous les cas, si aucune guerre n’a lieu prochainement, le Maroc sera libéré de toute dette dans peu d’années. Il n’est pas tenu compte des intérêts des sommes dues, conformément à la loi de l’Islam.
Fait typique au sujet de l’administration des douanes marocaines : le sultan, quoiqu’il n’ait plus que la moitié des droits de douane, reçoit cependant plus d’argent que quand ils entraient uniquement dans ses caisses. Les finances de la Tunisie donnent les mêmes résultats depuis qu’elles sont administrées par une commission européenne.