Grâce à cette situation financière, bonne en général, le sultan Mouhamed put, quelques années après la guerre avec l’Espagne, supprimer une ancienne taxe qui produisait beaucoup, la naïbah. On donna pour motif que cet impôt n’était pas fondé d’après le Coran et par conséquent était illégal. Dans le fait, le mot arabe naïbah signifie « soumission » ou « contrainte ». Néanmoins le gouvernement prélevait de temps immémorial cette naïbah sur toutes les tribus qui ne fournissaient aucun service armé au sultan. On établit donc une distinction entre les machazniyah, qui appartenaient au sultan et ont fait la guerre avec lui, et les naïbah, qui se sont abstenus. Ceux-ci étaient pour ce motif opprimés par le gouvernement ou ses représentants, et frappés de taxes illégales portant le même nom.

Græberg évalue la naïbah à 280000 douros par an, tandis que les seules taxes nouvelles, prélevées sur les animaux de bât (niks), sont évaluées à 40000 douros. Ces dernières furent créées quatre années environ avant la suppression des autres.

Situation militaire de l’empire marocain. — Nous donnons ci-après une courte description de la situation militaire du Maroc, peu connue en général.

L’armée consiste dans les éléments suivants : el-Bochari, el-Machazniyah, el-Askar, el-Tobdjiyah, el-Bahariyah, el-Harkah. Nous étudierons successivement chacun de ces groupes d’une façon sommaire.

1o El-bochari. — Mouley Ismaïl, le plus grand prince de la dynastie des Filali, fonda peu d’années après son avènement, en 1679, un corps de cavalerie régulière, qu’on nommait la « Garde noire », parce qu’elle n’est composée que de Nègres, et « Bochari », parce que le sultan l’avait consacrée au théologien et auteur Sidi Bochari, très vénéré de son temps au Maroc.

Ce corps, dont l’effectif a été très variable, puisqu’il a atteint 50000 hommes, et qui commençait à jouer le rôle des prétoriens de Rome et des janissaires de Constantinople, est aujourd’hui à peine fort de 5000 chevaux. Sous le grand-père du sultan Hassan il comptait encore 16000 hommes. Mouley Ali rassembla autrefois tous les Nègres aptes à porter les armes qui se trouvaient dans ses États, les partagea en régiments, et les fit dresser avec soin. Ses bochari se distinguaient autant par leur cruauté que par leur bravoure sauvage ; c’est avec eux qu’il conquit l’empire actuel de Fez et du Maroc, et qu’il étendit sa souveraineté jusqu’à Timbouctou. Pour leur entretien il assigna des terres placées surtout dans le voisinage de sa capitale, Meknès, qui prit de là chez maint écrivain le titre de garnison principale de la Garde noire.

Comme jadis, les bochari accompagnent encore le sultan dans toutes ses expéditions, en paix comme en guerre. Quand il est à Fez, il a toujours près de lui un détachement de bochari ; les autres retournent dans le pays dont ils sont investis et cultivent leurs terres, jusqu’à ce qu’ils soient convoqués de nouveau pour aller passer quelque temps à Fez et pour y relever leurs camarades qui y sont restés comme gardes du corps.

Ils ne reçoivent comme solde, en temps de paix, qu’un douro et demi par mois, comme les autres cavaliers, quand ils sont de service à la cour du sultan ; en marche ou en guerre, ils ont droit aux vivres pour eux et leurs chevaux.

En réalité, les bochari diffèrent peu aujourd’hui de la catégorie suivante, les machazniyah. D’après la coutume du pays, ils portent le burnous blanc (nommé ici djelab) et sont armés de longs fusils, de sabres, de yatagans presque droits, et rarement de pistolets ; ils n’ont pas de lance. Ils attaquent à toute allure, déchargent leurs fusils et se retirent lentement en les rechargeant. Ce n’est que quand l’ennemi faiblit ou tombe en désordre, qu’ils poussent plus avant et combattent avec le sabre et le yatagan.

2o Les djeich ou machazniyah. — Je les ai cités déjà en parlant de l’administration. Chaque amil a, suivant l’importance de son district, de 50 à 100 machazini à sa disposition, pour maintenir la tranquillité et le bon ordre et pour s’en servir comme messagers ; ce sont des cavaliers investis depuis très longtemps de terres dont les produits les font vivre ainsi que leurs chevaux.