Au reste, les produits de l’industrie marocaine ne sont pas assez protégés contre la concurrence européenne par un droit d’entrée de 10 p. 100. Il est très vraisemblable que le Maroc aura le même sort que les autres pays situés hors d’Europe, dont l’industrie, jadis fort développée, disparaît aujourd’hui, à mesure que les relations se multiplient et que les moyens modernes de locomotion rendent l’intérieur de chacun d’eux plus accessible. Déjà on fabrique à Paris et ailleurs des quantités de produits marocains qui sont revendus au Maroc, et surtout à Tanger, comme des marchandises provenant du pays. Les articles industriels sont uniquement fabriqués dans les grandes villes, dont chacune a pour ainsi dire sa spécialité. Ainsi à Rabat ce sont les fabriques de tapis qui dominent, en même temps que les teintureries, qui pourtant en ont disparu en partie ; les tapis de Maroc ou de Rabat se distinguent par un coloris très riche et très chaud et par le manque de symétrie dans la disposition des figures et des dessins. Leur prix est relativement bas, parce qu’ils sont fabriqués en grandes quantités. Tétouan produit surtout des fusils, des objets en cuir de toute espèce et brodés de couleurs variées, ainsi que des soies brochées ; dans les bazars on trouve souvent de vieilles étoffes de soie, couvertes d’un admirable travail de broderie d’or et d’argent ; leurs prix sont relativement élevés. Fez a, outre ses objets en cuir, une réputation particulière pour la poterie ; les couleurs bleues dominent dans les vases de faïence marocaine ; des cruches grossièrement cuites ont une forme très élégante et très gracieuse. On fabrique aussi à Fez les grands plateaux ronds de cuivre jaune, couverts d’arabesques, de devises, etc., qui servent de plateaux à thé. Les bonnets rouges des Mahométans, les tarbouchs, nommés ordinairement fez en Europe, viennent quelquefois de Tunisie ; la plupart de ces bonnets, ainsi que de ceux employés en Turquie et dans l’Asie Mineure, sont fabriqués en Autriche. Marrakech produit beaucoup d’objets en cuir et d’armes, surtout couteaux et poignards.
L’architecture a atteint au Maroc un haut degré de perfection, et encore aujourd’hui les monuments sont construits en certains endroits avec l’ampleur de style que nous admirons dans les anciennes constructions mauresques d’Espagne. La pénurie générale a pour résultat d’empêcher l’emploi de grandes sommes à l’ornementation intérieure, sauf dans des cas isolés ; mais l’art n’a pas disparu. Comme partout en Orient, au Maroc on attache peu de prix à l’aspect des maisons ; mais les appartements sont disposés et ornés avec un grand soin. Au milieu des hautes et vastes salles revêtues de faïences, de tentures de velours garnies de broderies d’or et de beaux tapis, s’étalent quelques articles européens, surtout de grands lits de fer et des horloges placées dans de longues et vilaines caisses de bois. Dans presque toutes les villes, chaque maison a sa conduite d’eau, qui permet de l’entretenir très proprement à l’intérieur. Au contraire, les rues sont négligées, et le manque de police municipale s’y fait sentir. Comme on n’emploie pour la construction des maisons que des briques, des pierres et très peu de bois, les incendies sont un fait très rare dans les villes marocaines ; on ignore complètement l’institution des pompiers.
Les Marocains vivent en général sur leur passé ; les constructions nouvelles sont rares dans les villes, et les maisons suffisent largement à la population actuelle. On ne construit plus également de bâtiments publics, de mosquées ; celles qui existent ont déjà des siècles d’existence et datent d’une période où le peuple marocain était encore riche et puissant. Les mosquées n’ont pas, on le sait, les minarets ronds et élancés d’Orient, mais des tours quadrangulaires, consistant en plusieurs étages, dont l’extérieur est orné de briques coloriées et qui sont surmontées de plusieurs globes dorés.
Par suite de la politique arriérée du sultan et de ses conseillers, la situation commerciale n’est pas aussi heureuse qu’elle pourrait l’être dans un pays comme le Maroc. L’importation est pourtant fort importante, et les négociants européens de Tanger, el-Araïch, Rabat, Casablanca, Mogador pourvoient les Marocains de tous les articles nécessaires qu’ils ne peuvent produire ou qu’ils fabriquent à un prix beaucoup trop élevé et de médiocre qualité. Les draps, surtout ceux de couleurs bleue et rouge, toutes sortes d’étoffe de coton, puis des marchandises peu encombrantes, comme le thé de Chine, le café, les bougies, le sucre, etc., sont importés en très grande quantité et expédiés des ports dans l’intérieur par l’intermédiaire des marchands juifs et maures. Le manque de routes, de chemins de fer et de voies navigables rend le transport des marchandises beaucoup plus coûteux ; tout doit être transporté à dos de chameau, de mulet ou d’âne, et ces lourdes caravanes se meuvent très lentement. Du reste, le gain des petits marchands de l’intérieur ne peut être que très minime, car les articles européens sont vendus en partie à des prix surprenants de bon marché, si on tient compte des frais de transport. L’importation s’accroît tous les ans : déjà des Maures sont en relation directe avec les fabriques d’Angleterre et de France et ont voyagé dans ces pays ; mais en général les Juifs espagnols ont entre leurs mains le commerce de gros. Les fabricants européens et les grands négociants peuvent entamer des affaires au Maroc avec plus de sécurité que dans le véritable Orient : au Maghreb il n’y a pas de ces Levantins, Maltais, Grecs et Arméniens qui, en Turquie, en Asie Mineure et en Égypte, ont le monopole du commerce, et dont beaucoup, on le sait, ne jouissent pas d’une bonne réputation.
L’exportation du Maroc est très insignifiante par rapport à la masse des produits du sol, car le gouvernement a interdit la sortie des articles les plus importants et les plus précieux. Les grains, et surtout le froment, cultivés en grande quantité et qui pourraient l’être encore bien davantage, ne peuvent être exportés. Il est difficile de connaître le vrai motif de cette mesure ; si l’on croit prévenir ainsi le manque de ces grains si utiles, la réalité prouve qu’après chaque année un peu sèche une famine éclate dans une partie quelconque du pays. On cherche alors à y remédier, généralement trop tard, et d’une manière toute patriarcale : le sultan ouvre ses silos et fait distribuer ses réserves à bas prix ou même gratuitement. Si les blés pouvaient être exportés, non seulement beaucoup d’argent arriverait dans le pays, mais encore la population agricole serait entraînée à cultiver de plus grandes surfaces, ce qui ferait sentir bientôt la nécessité d’une culture plus éclairée, remplaçant les méthodes primitives actuellement en usage. Un accroissement du bien-être de la population des campagnes serait directement au profit du gouvernement, et augmenterait la capacité imposable ; mais au Maroc on tient, avec un aveuglement et une ténacité incompréhensibles, à des institutions arriérées et au principe des relations minima avec l’étranger. L’interdiction de l’exportation des grains a pu avoir sa raison d’être, il y a des siècles ; aujourd’hui cette raison n’existe plus, et cette défense est devenue un des plus grands obstacles aux progrès du pays.
Comme produits des champs et des jardins, on ne peut exporter que des pois, des haricots, des oranges et des légumes frais.
Il est également interdit de faire sortir du Maroc des chevaux, des mulets, des ânes, des moutons et des chèvres ; en ce qui concerne les bœufs, les représentants des États européens ont depuis quelques années obtenu l’autorisation d’en exporter, mais avec certaines restrictions. Jamais un négociant européen ou indigène ne reçoit d’autorisation de ce genre ; c’est toujours le consul d’un État. Ce fonctionnaire, qui ne peut s’occuper lui-même de commerce, quand il est consul de profession, cède cette permission à ceux de ses compatriotes qui la sollicitent ; il est évident que de très nombreux abus doivent se produire ainsi. Les permissions d’exportation, données d’ordinaire pour quelques années seulement, sont limitées de telle sorte qu’un nombre fixé à environ 6000 par an ne puisse être dépassé.
L’administration de la garnison de Gibraltar a, du reste, conclu avec le gouvernement marocain une convention d’après laquelle, chaque jour, un chiffre fixé de bœufs tués à Tanger est transporté de là à Gibraltar pour approvisionner la forteresse ; cette dernière en est complètement réduite aux vivres qui viennent du dehors. Des légumes secs, des œufs, du beurre, des poulets, etc., sont quotidiennement transportés de Tanger à Gibraltar.
Les peaux, les cornes et les os peuvent être exportés ; pour ces derniers articles, il existait jusque dans ces derniers temps, et il existe peut-être encore, cette restriction, que l’autorisation avait été donnée à un ou plusieurs négociants pour peu de temps, une ou deux années.
L’interdiction d’exporter les chevaux a probablement sa raison d’être dans l’intérêt de l’armée ; on craint, non sans motif, qu’il ne se produise bientôt un manque de ces animaux : au contraire, on devrait permettre la sortie des moutons et des chèvres sans avoir à en redouter le moindre inconvénient.