Le flous marocain se présente en pièces de 1, 2, 4 « fils » ; ces dernières sont les plus répandues. Voici les équivalents du flous en monnaies européennes : 6 flous valent 1 blanquillo ; 4 blanquillos valent 1 once ; 11 onces ont la valeur de 1 réal vellon d’Espagne, et 44 onces correspondent à 1 peseta d’Espagne, c’est-à-dire à peu près 1 franc. D’après cela 1 douro d’Espagne vaut 220 onces ou 5280 flous.
Jadis le Maroc a frappé aussi des monnaies d’or, mais il a employé du métal si fin, que ces monnaies ont été rachetées pour être exportées, de sorte qu’on n’en trouve plus en circulation et que les seules qui existent encore sont conservées çà et là comme curiosités par des Juifs. Le papier-monnaie est tout à fait inconnu.
Il est évident que les restrictions apportées au commerce ne pourront durer longtemps encore au Maroc ; ce pays sera forcément attiré de plus en plus dans le mouvement commercial universel, comme c’est déjà le cas pour d’autres États mahométans. Cette circonstance, que le Maroc ouvre encore un large champ à l’importation des marchandises européennes, surtout à l’exportation de produits naturels, et que ces opérations promettent des résultats fructueux, cette circonstance, dis-je, attirera bientôt davantage l’attention des centres commerciaux sur ce dernier boulevard d’un isolement contraire à tout progrès. Des représentants de presque toutes les nations de l’Europe s’y trouveront rassemblés. Mais alors une question surgira : celle de savoir quel pays possédera une influence prépondérante au Maroc. Autrefois l’Angleterre, grâce à un représentant fort habile, avait le plus de succès à la cour du sultan, et l’on dit qu’il n’y avait rien que le ministre résident anglais de Tanger ne pût obtenir. Son pays a forcé le Maroc à la reconnaissance en lui avançant une grosse somme après sa guerre avec les Espagnols, pour que ceux-ci évacuassent l’une des villes les plus industrieuses de l’empire. La politique anglaise doit être particulièrement goûtée à Fez, parce qu’elle encourage les Marocains dans leur entêtement à maintenir l’ancien système d’isolement. Les motifs qui guident l’Angleterre doivent surtout tenir à ce qu’elle ne verrait pas du tout d’un œil indifférent l’important port de Tanger tomber entre les mains d’une puissance européenne.
La France a les yeux fixés sur le Maroc, qui est d’une grande importance pour elle, comme le plus proche voisin de l’Algérie. Elle songe à se créer un grand empire colonial en Afrique ; la Tunisie et l’Algérie, au sud le Sénégal, où l’influence française s’étend chaque jour davantage, sont déjà entre ses mains : il suffirait d’y joindre le Maroc, qui est enfermé entre ces divers pays, pour créer un domaine imposant. Les vues de la France dans ce sens ne me semblent pourtant pas particulièrement heureuses. Pour obtenir au Maroc une influence prépondérante, il faudrait entreprendre une guerre qui exigerait d’énormes sacrifices en argent et en hommes ; l’issue ne serait pas douteuse si le Maroc ne recevait aucun secours, mais la France se créerait pour des années un foyer de soulèvements constants. En outre, il faut se demander si d’autres pays, comme l’Angleterre et l’Espagne, verraient tranquillement les Français entrer dans Fez.
Quant à ce qui concerne l’Espagne, elle croit avoir le plus de droits sur le Maroc. Le peu de distance entre ces deux pays (Tanger et Tarifa ne sont qu’à quelques milles l’un de l’autre) ; la circonstance que les Espagnols s’y sont établis depuis longtemps ; que, parmi les Européens y vivant, ils sont les plus nombreux ; que leur monnaie y est répandue partout ; que la langue castillane est presque autant parlée dans les ports que l’arabe ; qu’enfin leurs missionnaires sont les seuls prêtres chrétiens de tout l’empire, et que l’Espagne y entretient depuis longtemps deux églises catholiques (à Tétouan et à Tanger) : toutes ces circonstances réunies sont des motifs pour qu’elle prétende à la possession du Maroc.
Cet empire a dû jusqu’ici son indépendance aux trois États que je viens de nommer et, comme aucun d’eux ne renoncera sans doute volontairement à son prétendu droit, le Maroc pourra conserver encore quelque temps ses sultans et sa mauvaise administration.
La valeur des colonies pour une grande puissance s’est accrue plus que jamais dans ces derniers temps, et tous les peuples maritimes s’empressent de faire des annexions aussi vite que possible. En particulier la répartition de l’Afrique marche très vite, et l’on y dispose de vastes territoires avant qu’ils soient même superficiellement étudiés.
L’Allemagne et l’Autriche ne jouent dans cette partie de la terre qu’un rôle passif ; ce dernier peuple s’occupe surtout des pays ses voisins au sud-est de l’Europe, afin d’y faire prévaloir son influence ; l’Allemagne a jusqu’ici dédaigné de se mêler aux questions d’outre-mer[24].
L’industrie, qui souffre vivement de l’excès de production, a pourtant besoin de nouveaux débouchés ; en outre l’Allemagne est forcée de voir émigrer chaque année une partie de sa population. Dans ces derniers temps, les demandes de possessions coloniales se sont fait entendre toujours plus haut en ce pays, et, dans l’ardeur de ce nouveau zèle, des souhaits extraordinaires y ont été émis. On ne s’explique pas toujours très nettement si l’on veut des colonies commerciales ou des pays dans lesquels puisse se déverser le courant de l’émigration.
De différents côtés on a prétendu que, si l’Allemagne voulait acquérir une grande influence dans la Méditerranée, elle devrait d’abord fonder des dépôts de charbon, et que le Maroc y serait parfaitement approprié. Je ne crois pas qu’un gouvernement prudent puisse s’exposer au danger de provoquer ainsi la résistance et la jalousie de l’Angleterre ou des puissances méditerranéennes. Il faut laisser les pays d’Afrique placés sur la Méditerranée aux États de l’Europe leurs voisins, comme c’est dans la nature des choses, et leur abandonner la tâche d’y répandre la civilisation occidentale.