D’un autre côté, considérer le Maroc comme approprié aux émigrants allemands, c’est-à-dire surtout à des cultivateurs, n’est pas plus exact. Il est vrai qu’il y a dans ce pays de grands espaces incultes ; mais la population sera assez dense pour les cultiver, aussitôt qu’il existera un gouvernement intelligent et juste qui garantira la propriété et ne fera pas courir risque au travailleur laborieux de se voir enlever son gain. Si l’interdiction d’exporter les divers produits du sol était levée, une vie plus active se développerait dans la population, car elle aurait la perspective de tirer un bon parti de ses récoltes.
Introduire au Maroc, en grand nombre, des cultivateurs allemands, serait une entreprise malheureuse, qui aurait des suites aussi tristes pour les deux pays. En outre, les circonstances climatiques sont telles, que le paysan allemand aurait peine à y travailler ; l’absence de pluies pendant un hiver empêche toute récolte l’été suivant, et la misère la plus affreuse serait alors le partage des émigrants, comme elle l’a été souvent des Marocains.
Ainsi les aspirations coloniales de l’Allemagne doivent, au moins pour ce qui concerne l’agriculture, prendre une autre direction que celle du Maroc. Tous les Allemands peuvent, par contre, faire du commerce au Maroc sans que ce pays dépende du leur.
Il y a dans le commerce un principe, c’est que celui-là gagne le plus qui livre réellement les meilleures marchandises à plus bas prix ; si l’industrie allemande réussit à remplir ces conditions, elle aura au Maroc un bon débouché, que le pays soit indépendant ou sous la domination de l’une des grandes puissances européennes.
Quant à l’instruction publique, il y a dans les villes de nombreuses écoles, et la population mauresque sait en très grande partie lire et écrire. Mais la masse du peuple des campagnes, aussi bien parmi les Arabes nomades que parmi les Berbères, n’a aucune instruction.
En dehors des écoles de théologie de Tétouan, de Marrakech et surtout de Fez, qui sont attachées aux mosquées et entretenues par des fondations, il n’y a pas d’écoles supérieures dans le pays. Dans les villes, les quartiers (haoumât) subventionnent quelquefois des écoles élémentaires, dans lesquelles on n’apprend qu’à lire et à écrire ou à réciter des maximes du Coran.
Les Juifs espagnols ont un degré d’instruction relativement plus élevé, parce qu’ils ont fondé de nombreuses écoles et que presque chacun d’eux sait lire et écrire. Les communautés les plus riches, celles de Tétouan et de Tanger, ont des professeurs sortis des collèges et des universités européennes, et qui sont ordinairement envoyés au Maroc par l’Alliance israélite. Cette association a beaucoup fait pour les Juifs espagnols du Maroc, et a contribué réellement à améliorer leur situation. Si elle n’a pu arriver à leur épargner toutes les petites humiliations auxquelles ils sont constamment exposés (sortir pieds nus de la mellah, habiter dans un quartier fermé, etc.), elle a pourtant réussi à rendre un peu plus sûres leur vie et leurs propriétés. La sécurité des Juifs est en général complète, et les confiscations de biens par un gouverneur ou par le sultan ont lieu plus rarement. Dans les ports et à Kasr el-Kebir, les mellahs sont déjà supprimées : Juifs et Mahométans vivent au contact les uns des autres.
Les sciences et certains arts sont enseignés, il est vrai, dans les écoles de théologie de Fez et de Marrakech, mais d’une manière beaucoup trop superficielle et toujours en tenant compte du Coran. La médecine, la chimie, l’astronomie et les mathématiques en sont toujours au point que ces sciences avaient atteint lors de la domination des Arabes en Espagne et quand ce peuple représentait alors la civilisation. La médecine est limitée à la connaissance de quelques simples, à l’application de ventouses, à la réduction des fractures, à l’extraction des dents et à d’autres opérations externes, pour lesquelles les instruments les plus grossiers et les plus primitifs sont en usage. L’anatomie n’est pas et ne peut être enseignée dans les circonstances actuelles, et les phénomènes physiologiques du corps humain sont inconnus des Marocains. La superstition est fort répandue, et la plupart des malades se contentent encore d’amulettes, de devises du Coran et d’autres moyens magiques. En général il n’y a que peu de maladies au Maroc, et les affections contagieuses introduites de l’Occident, telles que la syphilis, la variole, etc., y sont pour la plupart incurables.
Les moyens secrets pour augmenter, conserver ou rendre la force virile jouent un grand rôle chez les Mahométans. Dans mon voyage à travers ces pays, je fus souvent consulté et je pus rendre partout des services ; mais j’étais surtout interrogé à propos de ce que je viens de dire, et mes connaissances médicales perdaient évidemment beaucoup de leur prestige quand je déclarais ne rien pouvoir contre l’âge et ses suites.
En fait de médecine, les Juifs espagnols sont aussi arriérés, et la superstition domine chez eux comme parmi les Arabes ; ce n’est que dans quelques villes de la côte, où les Européens séjournent, que la situation est un peu meilleure.