Le costume des femmes marocaines des plus hautes classes est assez riche ; elles portent comme vêtement de dessus un cafetan de drap avec des manches très larges, qui est ouvert en partie par devant et laisse apercevoir une chemise richement brodée, des pantalons de drap et de petites pantoufles rouges, souvent garnies de filigranes d’or et d’argent. Autour des hanches se porte une ceinture large d’un pied et qui est également brodée. Cette ceinture, d’ordinaire ancienne, et d’un beau travail, a souvent une grande valeur. C’est la partie de leur toilette à laquelle les femmes attachent le plus haut prix, et un homme ne peut faire de plus grande joie à une femme qu’en lui donnant une ceinture de soie brodée d’or et d’argent. Les cheveux noirs, nattés en courtes tresses, sont généralement couverts d’un mouchoir de soie. Des bijoux d’argent ou de corail, gracieux et souvent de forme originale, mais grossièrement travaillés, sont très répandus : on les attache partout, au cou, au poignet, au cafetan, aux oreilles, aux cheveux. La coloration du visage, des sourcils, des lèvres, des dents, des ongles, des doigts ; la peinture des bras et des pieds, etc., sont généralement employées ; les femmes marocaines ont un système de secrets de toilette extraordinairement compliqué.

Cour d’une maison de Fez.

Elles sont extrêmement peu instruites ; il est rare que l’une d’elles sache lire ou écrire ; elles prennent fort peu de part en général aux exercices religieux. Comme les marchands marocains entreprennent souvent de longs et grands voyages, il arrive que la plupart laissent un ménage avec femme et enfants dans différentes villes. Les longues absences du mari ne contribuent pas à faire estimer bien haut la fidélité conjugale par des femmes qui s’ennuient ; souvent aussi elles tombent dans la gêne, quand le mari en voyage n’envoie pas à temps le subside mensuel qu’il leur a promis, de sorte que beaucoup d’entre elles en sont réduites à d’autres moyens d’existence. A Fez, du reste, beaucoup de ces femmes gagnent leur vie en brodant de la soie d’or et d’argent.

Le sort des vieilles femmes est généralement triste ; les mariages mahométans étant aisés à rompre, il arrive très fréquemment que des maris renvoient simplement leurs femmes avec une petite indemnité très insuffisante ou tout au plus une subvention minime, de sorte qu’elles ont peine à en vivre. Dans les classes plus élevées, ces faits se présentent rarement ; la femme dépossédée vit simplement dans la maison et s’entend le plus souvent très bien avec celles qui lui succèdent ; il arrive même assez fréquemment qu’une femme, voyant que son temps est passé, cherche elle-même pour son mari une jeune fille lui convenant et la lui recommande pour femme. Les mariages se font habituellement devant le cadi, c’est-à-dire le juge de l’endroit.

Les enfants sont le plus souvent jolis, mais on les voit rarement, eux aussi, du moins dans les hautes classes ; quand on pénètre chez un Arabe, on se voit présenter les enfants par les domestiques ou les esclaves, mais d’ordinaire on ne parvient pas à voir les femmes. J’avais fait à Fez la connaissance de beaucoup d’Arabes, en partie gens tout à fait sans préjugés et dans les maisons desquels j’allais et venais. Mais, toutes les fois que je frappais à la porte, j’étais forcé d’attendre un certain temps, jusqu’à ce qu’on eût enfermé dans une pièce éloignée les êtres féminins de la maison. Chez les gens de la bourgeoisie, les marchands aisés, j’étais conduit dans une pièce d’apparat, où les femmes se tiennent ordinairement et que l’on nomme d’habitude le harem ; mais auparavant les femmes en avaient été expulsées.

Parmi les femmes de Fez, comme parmi celles de Marrakech, je trouvai répandu un vice que je ne m’attendais pas à y rencontrer : l’usage des boissons alcooliques. Les Juifs fabriquent une eau-de-vie d’anisette, qui est achetée presque exclusivement par les femmes maures. Tandis que les hommes sont de stricts puritains sous ce rapport, les femmes boivent de l’eau-de-vie en grandes quantités. Celles qui venaient chez nous pour voir Hadj Ali me demandaient d’ordinaire un verre de vin ou de cognac, et j’étais étonné de voir quelle quantité elles en pouvaient supporter. Le manque absolu d’occupations intellectuelles, ou même de distractions, entraîne ces malheureuses à recourir, dans leur ennui, à ces jouissances. Comme il est naturel, elles aiment beaucoup les sucreries, et les Marocains s’entendent à les préparer sous un nombre infini de formes.

Les femmes ont une grande tendresse pour leurs enfants, du moins tant qu’ils sont petits ; elles ont l’habitude de porter leurs nourrissons sur leur dos, enveloppés dans leur grand manteau blanc. La coutume d’allaiter longtemps les enfants est très répandue, et l’on voit des garçons et des filles de quatre ou cinq ans nourris de cette façon. Quand les garçons ont grandi, ils s’émancipent très vite du joug maternel, et usent bientôt, envers les femmes et même leurs propres mères, d’une conduite aussi pénible pour les étrangers qu’insultante pour elles. Dès leur enfance, les garçons sont élevés dans le principe qu’ils sont quelque chose de mieux que les filles. Le mépris de la femme fait le fond du caractère des Mahométans, et les empêche absolument de se retrouver dans nos idées sur la civilisation. On sait que le Coran permet quatre femmes ; mais il n’est pas interdit d’en entretenir davantage : c’est surtout une question d’argent ; aussi il y a beaucoup de gens qui doivent se contenter d’une seule.

Fez a une grande mellah, c’est-à-dire un quartier juif appuyé aux murs de la ville, et séparé du reste par des portes. Il est à peine un pays au monde où les Juifs soient tombés dans un mépris aussi général qu’au Maroc. Le peuple élu de Jéhovah a ici à supporter dans tout son poids le fardeau de son expatriation. Enserrés dans leur quartier, étroit, malpropre et peuplé outre mesure, ils mènent, malgré toutes les oppressions, une vie de famille heureuse et réglée, qui contraste avantageusement avec les ménages polygames des Mahométans. La plus grande part du commerce marocain est dans leurs mains, surtout celui d’importation et d’exportation ; une grande partie de ces Yhoudi sont aisés. Exploités par les grands, méprisés du commun peuple, les Juifs engagent une lutte constante pour l’existence. Leur sûreté personnelle est suffisamment garantie, surtout par ce motif, qu’ils forment pour les Mahométans une source inépuisable où les gouverneurs, toujours à court d’argent, peuvent puiser à leur fantaisie : ils ont pourtant à se soumettre à une foule d’humiliations des plus pénibles. En dehors de la mellah ils sortent toujours en vêtements sordides et malpropres, pour ne pas afficher l’apparence de la richesse et ne point éveiller la cupidité ; ils se glissent, timides et courbés, le long des maisons, évitant avec crainte les rues où se trouve une mosquée. En dehors de leur quartier ils ne peuvent paraître, les femmes aussi bien que les hommes, que pieds nus ; aussi on éprouve une impression particulière à voir des personnages respectables, à l’aspect biblique et à la tête vénérable, ou des femmes dont les maris ont des centaines de mille francs de fortune, cacher leurs pantoufles sous leur djellaba, et se glisser craintivement dans les bazars maures. Et pourtant les Yhoudi sont indispensables aux Arabes : sans eux tout le commerce et le change perdraient leur activité ; mais de leur côté les Juifs quitteraient peu volontiers, malgré toutes les humiliations et les insultes quotidiennement répétées, un pays dans lequel leur mercantilisme sans bornes et leur avidité innée trouvent des satisfactions de tout genre.