Jeune juive marocaine.
Leur attitude dans la mellah est tout l’opposé de leur marche timide et craintive dans les rues de Fez. Là ils ont pour eux la confiance en eux-mêmes que donne la possession de l’argent et de la fortune : ils y revêtent de beaux vêtements ; les femmes surtout en portent d’extrêmement riches, brodés d’or avec profusion ; ce sont des objets transmis par héritage depuis des centaines d’années dans les mêmes familles. Elles portent également des quantités de bijoux d’or et d’argent grossièrement travaillés. Dans les rues étroites, aux odeurs insupportables, de la mellah, où l’on trébuche sur les tas d’ordures, dont jamais un rayon de soleil amical ne vient éclairer les immondices, se trouvent entassées des masses de marchandises. Tout le jour un commerce et un trafic actif y règnent. « On est sûr de trouver ici en tout temps la puanteur et l’activité » : ces mots de Méphistophélès ne s’appliquent nulle part mieux qu’à la mellah juive d’une ville marocaine. Les Juifs se trouvent bien dans cet air pestilentiel ; ils y jouissent d’un bonheur familial complet et s’accroissent comme le sable au bord de la mer. Quelle foule d’enfants grouille dans la mellah de Fez ! Et que de jolies figures malgré la crasse et le manque de soins ! Le vendredi soir, quand a eu lieu un nettoyage général, on voit les femmes et les filles, somptueusement vêtues, se tenir assises devant les portes, tandis que les hommes prient leur Jéhovah dans la maison des assemblées. Elles regardent curieusement et amicalement l’étranger du Nord avec l’éclair humide de leurs grands yeux ; elles se content à l’oreille que le Roumi vient d’un pays où les Juifs n’ont pas coutume de marcher pieds nus et où, au contraire, ils possèdent les plus beaux palais, les chevaux et les voitures les plus chers, et où, grâce à une institution complètement inconnue au Maroc, la presse, ils dirigent l’opinion publique tout entière[15]. Les femmes juives n’ont pas le visage voilé, comme les Mauresques ; leur tête est pourtant couverte comme la leur d’un mouchoir de soie, qui dissimule la perruque qu’elles portent après leur mariage. Il existe, chez les Juifs marocains comme partout, une différence entre les riches et les pauvres, mais la solidarité et la bienfaisance réciproque sont très développées chez eux : jamais ils ne laissent un Juif tomber complètement dans la misère ; la position subordonnée dans laquelle ils vivent rend plus ferme le lien commun, et grâce à leur frugalité et leur peu de besoins, ils trouvent tous aisément à vivre. Outre leur commerce régulier, les Juifs marocains font également des opérations de prêt très développées, et cela contribue puissamment à accroître la haine des Arabes pauvres contre eux. Ces derniers vivent très misérablement, et, quand ils vont trouver le Juif en cas de nécessité, il exploite leur triste situation de la manière la moins excusable. Les maisons de prêts sur gages sont également nombreuses et sont surtout fréquentées par les Marocaines, qui engagent leurs bijoux.
Une affaire survenue à Fez pendant mon séjour dans cette ville est significative au sujet de la situation des Juifs au Maroc. Le 16 janvier 1880, de grand matin, une foule d’amis maures vinrent me trouver pour m’apporter une grande nouvelle : le soir précédent, un Juif avait été brûlé vif à Fez. On me conta cet événement de la manière suivante. Ce jour-là un Juif avait eu dans la mellah une affaire quelconque avec une femme maure, discussion ou affaire d’amour ; bref, des rapports qu’un Juif ne peut se permettre avec une croyante, d’après les idées du pays. Cette femme s’en était plainte à l’un de ses parents, qui, si je ne me trompe, appartenait précisément à une famille de chourafa ; il en demanda raison ; une violente querelle s’ensuivit, et le Juif tira un coup de feu sur le Mahométan. Là-dessus, émoi général. Le Juif est aussitôt saisi et jeté en prison ; un de ses parents s’emploie pour lui de la manière la plus active auprès des autorités et recourt à la protection d’une puissance européenne, la France, je crois ; mais il est aussi arrêté. La nouvelle du meurtre d’un Mahométan dans le quartier des Juifs s’est répandue comme l’éclair dans toute la ville, et l’émoi de la population est si grand que l’affaire doit, le soir même, être soumise au sultan. On me conta à ce propos une de ces finesses orientales que l’on a toujours toutes préparées pour les prêter à de hauts personnages, quand il s’agit de les disculper du soupçon d’un acte de férocité quelconque. Le sultan, dit-on, répondit, quand on lui parla de la chose : « Ce Juif devrait être brûlé. » L’entourage du sultan annonça aussitôt à la foule ameutée que son maître avait dit : « Ce Juif doit être brûlé. » Le fait est que, la nuit même, un des deux Juifs prisonniers était victime d’un effroyable autodafé. On me raconta que le peuple, et surtout celui des basses classes, avait pris un intérêt extraordinaire à cette exécution ; les gens les plus pauvres avaient donné leurs derniers flous pour acheter un peu de bois ou d’huile et contribuer ainsi au supplice d’un des Juifs détestés. Pour le strict croyant marocain, il n’y a pas de plus grande injure que le mot Yhoudi ; c’est un mépris qui se retrouve dans toutes les couches de la population, de sorte que le plus misérable portefaix, ou le Nègre esclave, se croit dans une situation beaucoup plus relevée que celle d’un Israélite. Je ne sais ce qui est advenu de l’autre Juif ; son emprisonnement a sans doute été simplement l’occasion d’alléger notablement la bourse d’une famille juive, et certainement les fonctionnaires s’occupant de l’affaire, du dernier machazini jusqu’au tout-puissant ministre, ont usé de la circonstance pour se faire grassement payer.
Les machazini surtout, sorte de soldats vassaux qui ont à faire le service de gendarmerie et de police, s’en tendent magistralement à se servir des Juifs, quoique ce soit pour de petites sommes ; le Juif cherche toujours à se maintenir aussi bien que possible avec eux, et jamais on ne voit avec plus de netteté que les petits cadeaux entretiennent l’amitié[16] !
L’Alliance israélite s’est, il est vrai, particulièrement occupée des Juifs marocains, mais l’effet de son intervention ne se montre que dans les villes de la côte, où une foule de restrictions et d’habitudes humiliantes ont été supprimées. Dans les villes et les villages de l’intérieur, la position politique et sociale des Juifs restera sans doute la même que jadis.
Fez est la ville de commerce et d’industrie la plus importante du Maroc ; les quantités de marchandises étrangères et de produits de l’industrie nationale qui y sont transportés tous les ans représentent un capital très important. Ce sont les Juifs espagnols qui font ici les plus importantes affaires ; l’importation des articles européens surtout est dans leurs mains, tandis que les Arabes s’occupent du petit commerce, ou entreprennent le trafic par caravanes avec le sud jusqu’à Timbouctou. Le commerce entre Fez et le groupe d’oasis du Tafilalet, de l’autre côté de l’Atlas, lieu d’origine de la dynastie actuelle des Filali, ce commerce, dis-je, est particulièrement important. Une route commode et fréquentée unit Fez à ce pays peuplé, d’où tous les ans est importée une grande quantité de dattes, qui doivent à leur qualité une réputation particulière.
Le développement de certaines branches d’industries est assez important à Fez ; on y trouve encore beaucoup d’articles originaux en tissus ou broderies, en objets de faïence, cuir, métal, paille ou étoffes diverses. Les lames de sabres et les poignards sont garnis de ciselures artistiques ; les fusils et les pistolets, ornés d’incrustations d’argent pleines de goût ; les objets en cuir, surtout ceux de sellerie, etc., ont des formes originales et des couleurs variées. Les grands plateaux à thé en particulier sont d’un travail très élégant et très original : ils sont faits de laiton poli et brillant, couvert d’arabesques ciselées, légendes et décorations diverses, dans lesquelles se retrouve surtout le sceau de Salomon. Dans les faïences dominent les couleurs bleues ; les vases ordinaires, cruches à eau, etc., d’argile jaune clair poreuse, sont d’une forme extrêmement gracieuse et décorative. Les bijoux des femmes, généralement en argent, mais quelquefois en or, et particulièrement ceux en corail, sont de forme originale, mais d’exécution grossière.
Parmi les bâtiments de Fez, les mosquées, les bazars et les foundaqs sont surtout remarquables. D’après le rapport de l’étudiant maure dont j’ai parlé, Fez a cent trente mosquées, dont dix sont abandonnées, tandis qu’on enseigne encore dans les autres. Ce sont donc aussi bien des écoles que des maisons de prières. Les élèves de la plupart de ces écoles ecclésiastiques se bornent à lire et à écrire, ainsi qu’à apprendre par cœur des maximes du Coran ; dans quelques écoles supérieures on s’occupe également d’autres sciences, la jurisprudence, l’histoire, l’astrologie, la médecine, l’alchimie, la poésie ; mais toutes en sont encore au développement qu’elles avaient chez nous au moyen âge. Les Arabes n’ont absolument aucune idée de l’extension et de l’état des nôtres.
La grande mosquée de Fez est particulièrement célèbre pour ses nombreuses colonnes ; on prétend qu’elle en a autant qu’il est de jours dans l’année. Au Maroc il est strictement interdit aux Infidèles d’entrer dans les mosquées. Même à Tanger, où presque la moitié des habitants ne sont pas Mahométans, personne n’oserait se risquer à entrer dans un de ces lieux saints, et encore moins dans les villes de l’intérieur, où la population est beaucoup plus fanatique. On m’avait dit, avant mon voyage au Maroc, qu’il se trouvait dans l’une des mosquées de Fez une inscription importante pour déterminer l’âge de la ville. Je reçus de mon jeune ami une copie de cette inscription, qui se trouve sur une plaque d’argent incrustée dans un des murs de la grande mosquée. La traduction de la copie faite par le jeune étudiant est celle-ci :
1. « Honneur au seul et unique Dieu ! Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son Prophète.