Du bastion placé au sud on a une très belle vue sur la ville ; c’est une sorte de tour, armée jadis et qui forme le lieu de prédilection des promeneurs de Fez, si toutefois on s’y promène. Il n’y a de promenades ou de jardins publics dans aucune ville du Maroc ; le Marocain ne sait pas en général ce qu’est une promenade ; quand il n’est pas chez lui, il va dans les bazars ou les foundaqs, pour causer avec ses amis.
Des membres de la secte fanatique des es-Senoussi parcourent également la ville, et l’on fait bien d’éviter la rencontre de ces mendiants, qui rôdent partout en montrant avec une certaine ostentation leurs vêtements déguenillés et malpropres.
Nous recevions de nombreuses visites et nous allions souvent aussi chez des Maures, aux repas desquels nous assistions très fréquemment. Un déjeuner chez un parent d’un grand chérif fut surtout brillant : il n’y prit pourtant pas part lui-même ; il me donna une lettre de recommandation pour le souverain à peu près indépendant d’un petit État de l’oued Noun, Sidi Hécham, dont nous devions traverser le pays pendant notre voyage. Ce déjeuner dura de huit heures du matin à une heure et demie de l’après-midi ! Comme introduction, nous absorbâmes de grandes quantités de thé avec toutes sortes de pâtisseries ; puis vinrent, à longs intervalles, des mets de tout genre nageant dans l’huile, du couscous, de la viande d’agneau, des poulets, etc. Et avec cela de l’eau pure ! Pour terminer, on nous servit de nouveau du thé et des fruits. La note la plus intéressante du repas fut donnée par un quatuor qui raclait ses instruments avec une persévérance presque insupportable et chantait en même temps, probablement des chansons d’amour. La musique marocaine est très monotone, et les voyageurs l’ont qualifiée d’effroyable avec grande raison ; ce jour-là j’y trouvai maints motifs de mélodies élégantes ; peut-être commençais-je à m’y habituer. Ce brillant déjeuner en musique que nous offrait une famille riche et considérée avait mis tout le quartier en émoi. Sur tous les toits se tenaient les femmes, étroitement enveloppées et guettant les accents du concert. Notre hôte s’était servi pour le repas de l’appartement d’apparat, c’est-à-dire de celui des femmes, et avait naturellement relégué les siennes dans des pièces écartées, d’où elles regardaient avidement par les petites ouvertures des portes. Après le repas, les enfants furent amenés par une esclave noire. Je me souviens surtout d’une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, évidemment l’enfant gâtée du père, et qui, à l’occasion de cette fête, était surchargée de bijoux d’or et d’argent ; autour du cou elle avait un grand collier de perles rouges, et sa tête était littéralement couverte de fins filigranes d’or. Le soir, nous eûmes chez nous toute la compagnie, et le thé vert de Chine coula à flots ; sans lui, il n’y a pas de visiteurs.
Musicien marocain.
Nous reçûmes une visite intéressante le 15 janvier. C’était le grand chérif algérien Sidi Sliman ; il a pris, comme on sait, sous Abd el-Kader, une part importante aux insurrections des Algériens contre les Français. Quand celui-ci se rendit aux Français et finalement accepta d’eux une pension, Sidi Sliman partit pour le Maroc avec son entourage, et le sultan lui assigna un territoire dans le voisinage de Marrakech. Sidi Sliman se tient d’ordinaire auprès du sultan. C’est un homme âgé, grand et beau. Il avait appris qu’un parent de son ancien chef était ici ; évidemment il voulait avoir des nouvelles d’Algérie et demander s’il ne serait pas bientôt temps de se battre de nouveau. C’est un ennemi irréconciliable des Français, et en 1881, autant que j’ai pu le savoir, il a pris part aux derniers soulèvements sur la frontière marocaine de l’Algérie.
Le 9 janvier j’entrepris une excursion dans les salines au nord, ou plutôt un peu au nord-ouest de Fez. Quoique ce ne dût être qu’une promenade à cheval dans un pays tout à fait sûr, les préparatifs en furent assez compliqués, grâce à la lenteur des autorités. Depuis plusieurs jours j’avais émis le désir de visiter ce pays, et je fus forcé d’en obtenir d’abord la permission de l’amil et des autres fonctionnaires. Elle me fut naturellement accordée, mais je dus accepter l’escorte de deux machazini, originaires de cet endroit, et qui furent rendus responsables de ma sécurité. Je vis de nouveau très nettement que dans l’intérieur du Maroc l’Européen est simplement un prisonnier ; qu’il ne peut faire un pas sans en avertir les autorités et sans obtenir leur permission. Le gouvernement marocain, pour arriver à cette conclusion, part de ce principe, du reste parfaitement exact à son point de vue : c’est qu’il se sent obligé de prendre certaines garanties pour la sûreté du voyageur étranger. On sait par expérience que, quand au Maroc il arrive quelque chose à un Chrétien, les représentants de l’État européen intéressé font aussitôt grand tapage, et que dans les cas les plus favorables il faut régler l’affaire par des dédommagements en argent. Pour échapper à toute complication diplomatique, le système de surveillance des Roumis est poussé à ses conséquences les plus extrêmes : c’est pour cela que les accidents survenus aux voyageurs dans le Maroc sont relativement beaucoup plus rares que dans les autres pays mahométans. Le Maroc doit son indépendance au système d’exclusion strictement pratiqué par ses habitants envers les Européens, et à la surveillance au moins ennuyeuse qu’ils exercent sur eux. C’est ce qui fait qu’on m’attribua deux gendarmes pour cette petite excursion, sans que je les eusse demandés, et que par contre il me fallut les payer bel et bien.
Après avoir laissé dernière nous les jardins d’oliviers qui entourent la ville, nous chevauchâmes par une contrée de collines désertes, et nous atteignîmes un petit ruisseau qui sort des montagnes salifères et dont le lit desséché était recouvert d’une croûte de sel blanc ; tout le voisinage était également revêtu d’une couche blanche, de sorte que l’on avait l’illusion d’un paysage de neige. Les montagnes et collines environnantes consistent : 1o en grès blanc calcaire ; 2o en schiste argileux rouge avec gypse et filons de sel ; 3o en conglomérats de deux genres : a, conglomérat grossier avec schistes cristallins ; b, roche plus fine, dont quelques parties sont étendues sur un lit d’argile. L’ensemble rappelle le Haselgebirge des salines autrichiennes. Nous suivîmes le ruisseau salé pendant environ une demi-heure, dans la direction du nord-est, et nous arrivâmes en un point où une assez grande quantité de sel s’est amassée dans le schiste argileux rouge. Dans le grès dont j’ai parlé on trouve des fossiles, le pecten, le spondylus et autres bivalves qui démontrent que ce dépôt salin appartient à l’étage moyen de la formation tertiaire. En fait d’échantillons minéraux, on y rencontre surtout des cristaux de sel, de gypse, de carbonate de chaux et de pyrite.
A l’ouest de ce point, et à quelques heures seulement, se trouvent des sources thermales sulfureuses, qui sont consacrées à un saint, Mouley Yakoub, dont le nom s’étend à tout le pays et même à la région des salines. Les sources sont fréquemment visitées par les malades, et on dit qu’elles guérissent surtout les maladies cancéreuses. Comme les environs de ces sources thermales sont tenus pour sacrés, on ne me permit pas de m’y rendre ; c’était un des motifs qui m’avaient fait escorter de deux soldats : ils étaient chargés de m’empêcher d’aller dans un endroit où j’aurais été exposé comme Chrétien aux insultes d’une population fanatique.
Après que j’eus examiné tout ce qui était surtout à voir, nous fîmes halte vers midi dans une petite vallée herbeuse, non loin d’un douar ; j’eus de nouveau l’occasion d’observer combien la population pauvre des campagnes est pillée par les soldats vassaux du sultan. J’avais apporté de Fez d’abondantes provisions pour notre déjeuner à tous, et mes deux machazini en eurent leur large part. Après s’être rassasiés, ils déclarèrent que la population du village voisin devait maintenant apporter la mouna ; ils ajoutèrent que, partout où s’arrêtait un voyageur avec une recommandation du sultan, c’était un usage que les habitants prissent soin de lui. Mes deux soldats entrèrent dans le village, où ils ne trouvèrent que quelques femmes ou enfants : le reste de la population était aux champs. Les femmes durent se mettre en route pour aller chercher le chef de la localité, et ce dernier fut forcé de remettre une mouna aux soldats. Ces hommes revinrent chargés de poulets, d’œufs, de pain, de miel, etc., tandis que les habitants du village qui les avaient suivis par curiosité nous regardaient avec des mines rien moins qu’amicales. Il est inutile que l’Européen cherche à renoncer à la mouna : les machazini l’arrachent au peuple ; je ne pus adoucir un peu ces paysans qu’en laissant quelque argent pour les pauvres du pays. Mes soldats se réjouirent fort du tour qui leur avait si bien réussi, et emportèrent à Fez, en guise de butin, toutes ces victuailles, que je leur avais abandonnées. Des faits de ce genre, ou encore plus fâcheux, se renouvellent très souvent, et expliquent la haine des gens des campagnes du Maroc contre les machazini du sultan et contre les Infidèles qui voyagent sous leur protection.