Il me fallut enfin songer à partir. Déjà à diverses reprises j’avais cherché à louer des chevaux ou des mulets pour le voyage de Marrakech ; mais leur prix me sembla trop élevé ; 20 douros (100 fr.) pour la location d’un cheval me paraissant une somme trop forte, je me résolus à en acheter. Le grand marché de chaque semaine est tenu tous les jeudis en dehors de Fez ; aussi le 15 janvier j’allai de bonne heure avec Hadj Ali au marché aux chevaux. Le marché était extrêmement animé, une foule de gens des environs s’y trouvaient. Un grand nombre de chameaux, de chevaux, de mulets, d’ânes, de bœufs, de moutons et de chèvres y étaient rassemblés : les animaux de chaque espèce avaient leur place particulière : comme sur les marchés aux grains et aux marchandises, chaque article est strictement séparé des autres. De nombreux Nègres esclaves des deux sexes et des enfants étaient également mis en vente. Mes négociations durèrent fort longtemps, et je dus rester jusque dans l’après-midi, par une chaleur torride, sur ce sol sec et poussiéreux. Il me fallait chercher à acheter des animaux au plus bas prix possible et en même temps capables de résister au voyage. Finalement j’acquis un cheval de selle pour Hadj Ali, un beau petit mulet pour moi et deux chevaux, un mulet et un âne pour les bagages. On peut avoir pour 25 à 30 douros un assez bon cheval de selle, qui n’est pas à la vérité de pure race berbère, mais qui est pourtant passable ; les bons mulets sont un peu plus chers. Un ordre sévère régnait sur le marché aux chevaux. Dans une tente se tenaient deux commissaires du marché et une sorte de vétérinaire. Les premiers prélevaient au nom du gouvernement un petit impôt proportionnel au prix de vente ; le dernier examinait les animaux vendus et ne déclarait le marché valable que quand l’animal n’avait aucun défaut saillant.

Un Maure marchand de cuirs, qui venait souvent nous voir et nous avait montré toute espèce de complaisances, se chargea de nous fournir les brides, les selles, les étriers, etc., et, le jour suivant, nous entreprîmes une promenade dans les environs avec nos chevaux. C’était un vendredi, c’est-à-dire un jour de fête, et les hommes se tenaient une grande partie du jour dans les mosquées ; les femmes, au contraire, jouissent ces jours-là d’une certaine liberté, et les emploient à des promenades au cimetière, placé en dehors de la ville. Quand nous arrivâmes en cet endroit, nous fûmes étonnés de voir des centaines de femmes étendues sur le gazon, le visage presque à découvert ; elles ne rabattirent leur grand manteau que quand nous approchâmes davantage. Nous nous reposâmes aussi dans leur voisinage, d’autant plus que nous y vîmes des cafés volants et des hommes du pays. C’étaient pour la plupart de jeunes célibataires, qui cherchaient une occasion de faire des connaissances ; et nous vîmes avec étonnement qu’en ce jour la stricte étiquette s’était un peu adoucie et qu’hommes et femmes s’amusaient fort bien ensemble. Mainte petite intrigue doit se nouer là, qui se continue plus tard dans la ville.

De retour dans notre logement, je fis faire tous les préparatifs pour quitter Fez le lendemain.


CHAPITRE V

MEKNÈS, LES MONTAGNES DU ZARHOUN ET LES RUINES DE VOLUBILIS.

Départ de Fez. — Ras el-Ma. — Ravins. — Ponts. — Vue de la ville. — Belle maison de campagne. — L’amil. — Meknès. — La mellah. — Industrie et commerce. — Culture des jardins. — Fanatisme. — Voyages des ambassadeurs. — Zaouias. — Es-Senoussi. — Palais du sultan. — Magasins de provisions. — Trésor. — Beau climat. — Kasr Faraoun (Volubilis). — Montagnes du Zarhoun.

Le 17 janvier 1880 je quittai la résidence du sultan du Maroc et me dirigeai vers l’ouest pour aller voir Meknès[18], le « Versailles marocain ». Quoique j’aie souvent réclamé aux autorités de Fez pendant les derniers jours quelques machazini pour mon voyage, ces hommes n’avaient pas encore apparu, et je me mis en route, tout à fait contre l’usage du pays, sans une escorte de ce genre. Quantité d’amis maures avec lesquels je m’étais lié à Fez voulurent à toute force nous accompagner pendant quelques heures, et même le jeune Edrisi, le neveu de mon interprète, ainsi que Ibn Djenoun, profitèrent de cette circonstance pour aller en notre compagnie à Meknès, où ils espéraient faire quelque affaire. Mes serviteurs juifs qui avaient tenu mon ménage à Fez, touchés des bons gages et surtout des bons traitements qu’ils avaient trouvés dans notre maison, prirent de nous un congé solennel et appelèrent sur mon entreprise les bénédictions de leur Dieu.

Nous quittâmes la résidence par le Bab el-Mahrouk, la porte occidentale, par laquelle nous étions également entrés dans la ville. Vers l’ouest et le sud-ouest s’étend l’immense plaine de Fez, dont la fertilité a été tant de fois vantée. Ce n’est pourtant pas du tout le cas. Ce plateau est constitué par un conglomérat grossier et solide, qui de plus est couvert, en beaucoup de places, de plaques de calcaire très récent, géologiquement parlant ; ce calcaire sort également en de nombreux endroits de la mince couche d’humus. Vers le nord-ouest mène la large route, très fréquentée, qui va à Tanger par Kasr el-Kebir : au contraire, dans une direction faiblement inclinée vers le sud-ouest, des sentiers sans nombre tracés par les animaux de bât se dirigent vers Meknès. Ce dernier chemin est également très suivi ; on y rencontre souvent des marchands, des fonctionnaires, des machazini et des caravanes de marchandises.

Ce chemin nous conduisit d’abord dans la vallée de l’oued Fez ; puis nous nous élevâmes sur une terrasse haute de plusieurs mètres, constituée par le calcaire dont j’ai parlé et qui montre en grandes masses une tendance à se décomposer en forme de cuvettes, ou mieux de coupes concentriques. Ces creux peu profonds, de forme circulaire, souvent de plusieurs mètres de diamètre, se retrouvent dans tout le pays parcouru par nous jusqu’à Meknès. La contrée est sans aucun arbre ; des touffes de palmiers nains et des chardons recouvrent cette plaine de beaucoup de milles carrés, qui est peu propre à la culture des céréales.