Le temps était magnifique ; un ciel clair et sans nuages s’étendait au-dessus de la plaine infinie, et laissait apparaître nettement dans l’air pur les objets les plus éloignés. Nous avions tous le même sentiment agréable d’avoir échappé à une prison étroite et sombre et nous chevauchâmes gaiement, lentement et agréablement vers notre but immédiat. La distance entre Fez et Meknès ne compte qu’une quarantaine de kilomètres, mais nous préférâmes la diviser en deux étapes.
Il est près de dix heures quand nous quittons Fez, et dès deux heures et demie nous nous arrêtons et dressons nos tentes. Nous avons passé en chemin une petite rivière, affluent de l’oued el-Fez, l’oued el-Adjen, sur un pont de pierre bien conservé. Notre bivouac se trouve près de l’oued el-Ndja, qui va directement vers le nord dans le Sebou. Il y a également ici un très beau pont sur la rivière ; tout près sont quelques palmiers, qui surprennent dans ce pays absolument sans arbres, et c’est là que sont dressées d’ordinaire les tentes des voyageurs. J’ai toujours remarqué qu’un palmier isolé fait un très bel effet, tandis que les palmiers en masses me plaisent beaucoup moins. A une heure seulement au sud de notre bivouac est un pays nommé Ras el-Ma (Tête de l’Eau) ; c’est une faible ondulation du sol où prennent leur source l’oued el-Fez et l’oued el-Ndja, ainsi que quelques ruisseaux plus petits, qui se jettent dans ces deux rivières. L’oued el-Fez coule d’ici directement vers l’est, et se jette dans le Sebou après avoir pourvu d’eau la ville de Fez, tandis que l’oued el-Ndja coule dans la direction du nord, droit vers ce fleuve.
Auprès de notre bivouac se trouve un douar, dont les habitants appartiennent à la tribu des el-Oudeia et ne se montrent pas très bien disposés. Evidemment ils sont trop souvent dépouillés et obligés de livrer la mouna aux fonctionnaires du sultan qui font ce trajet, de sorte qu’ils voient avec méfiance toute caravane étrangère. Comme je n’avais aucun machazini avec moi, il ne fut pas question de mouna ; je n’avais nulle prétention à cet égard, et ne demandais que de l’orge pour mes chevaux en échange de bel argent. Mais on prétendit qu’il n’y en avait pas au village, et il me fallut envoyer dans le voisinage, à des heures de distance, pour trouver de la paille et de l’orge.
Autant le jour avait été d’une chaleur agréable, autant le froid devint vif pendant la nuit ; nous en souffrions dans nos tentes, et, quand nous nous levâmes, le lendemain matin vers six heures, nous avions 2 degrés de froid, à notre grand étonnement. La rivière et l’eau des pots étaient couvertes d’une mince couche de glace ; les champs d’alentour resplendissaient dans leur frais manteau blanc.
Vers sept heures et demie nous partions, tremblants de froid ; mais, à mesure que le soleil s’élevait, la température devenait plus douce, et le changement était si rapide, que vers onze heures nous avions déjà 20 degrés à l’ombre ! Après avoir passé la rivière (comme tous les Arabes, nous évitions soigneusement les ponts bien bâtis, et nous traversions généralement les rivières à gué, suivant la mode du pays), nous arrivâmes de nouveau sur le plateau sans fin dont l’uniformité était rompue, pendant la marche de ce jour, par plusieurs ravines très profondes, extrêmement pittoresques, au fond desquelles des torrents grondaient en courant vers le Sebou. On est d’autant plus surpris à la vue de ces coupures profondes apparaissant tout à coup, qu’on croit voyager sur une plaine basse sans limites ; mais le plateau a plus de 400 mètres d’altitude au-dessus du niveau de la Méditerranée, et le voyageur s’arrête surpris devant ces ravins qui ont jusqu’à 150 mètres de profondeur, et dont les parois sont presque verticales.
Les éléments géologiques du plateau sont faciles à distinguer sur ces points. Sous les couches calcaires dont j’ai parlé et qui se décomposent en forme de coupes, sont des lits horizontaux de sable et de marne, dont les fossiles indiquent une origine tertiaire récente ; entre les deux s’étend par places la couche de conglomérat, dont l’extension est si grande. Au-dessous se trouvent, en couches relevées verticalement, le grès et le calcaire, avec dépôts quartzeux, des formations de nummulites éocènes, si répandues dans le nord du Maroc. Elles se dirigent du sud-ouest vers le nord-est et tombent vers le nord sous un angle aigu.
Le chroniqueur du voyage de l’ambassade allemande, L. Pietsch, donne une description pittoresque de ces profondes coupures, si intéressantes ; il dit à leur sujet : « Ces ravins surprennent par leur beauté pittoresque, vraiment romantique, dont on sent d’autant mieux l’effet, qu’ils apparaissent subitement dans le vide d’une étendue monotone et sans arbres. Les hautes cascades grondantes et écumantes, le feuillage épais des figuiers, parmi lesquels les ceps de vignes enroulent leurs sarments flexibles, la vallée entière embaumée du fin parfum des fleurs de la vigne, les grandes haies de roseaux et de lauriers-roses murmurant au bord des eaux qui courent gaiement, ce ravissant tableau profondément dissimulé entre les parois verticales des ravins, repose l’esprit par son charme infini. Et ce charme s’accroît encore quand on descend, pendant les heures de repos, dans cette rivière limpide et froide : assis sur un bloc de rocher, on se laisse entourer de ses bras blancs, et on passe dans sa fraîcheur les heures ardentes qui s’écoulent sur le plateau. Les tortues curieuses n’inquiètent pas le moins du monde ce plaisir. Quoiqu’elles étendent volontiers leur cou hors de leur carapace, en sortant leur tête de l’eau, pour considérer l’hôte qui veut se plonger dans leur lit humide, elles s’enfuient pourtant au bout d’un instant avec des mouvements d’un comique irrésistible, et avec la même expression de très grande frayeur que montrent les vieilles femmes mauresques à la vue d’un Européen. Aussitôt qu’on fait un pas vers elles, elles plongent profondément, avec une habileté natatoire qu’on supposerait à peine à une créature aussi lourde d’aspect. »
Ces profondes coupures à parois verticales me remettaient très vivement en mémoire une apparition semblable dans la vallée du Dniestr, de la Galicie orientale. Là également le plateau de la Podolie est coupé de ravins de plus de 100 pieds, sur les parois verticales desquels il est aisé d’étudier les différentes formations géologiques et dans le fond desquels le Dniestr court rapidement vers l’est.
La direction ouest que nous prîmes le 18 janvier était légèrement inclinée vers le sud-ouest. Après avoir passé quelques petits ruisseaux venant de Ras el-Ma, nous atteignîmes un pays nommé Mechra er-Remal, surprenant par la quantité de sable qui couvre le sol. Vers onze heures et demie nous arrivâmes au premier ravin, nommé oued em-Mehedouma ; un grand pont, à moitié ruiné, franchit la rivière, et de l’autre côté se trouvent les ruines d’anciennes fortifications et un palmier isolé. Nous fîmes halte à l’ombre des vieux murs mauresques ; devant nous s’élevaient vers le nord les pentes des montagnes sacrées du Zarhoun, avec leurs sombres forêts d’oliviers.
Vers deux heures nous continuâmes la marche, toujours par le plateau qui monte doucement vers le nord ; nous traversâmes le ravin de la rivière des Juifs, puis nous arrivâmes à une autre coupure, dans le voisinage de laquelle se trouve la source dont on a lu plus haut la jolie description, et qui est nommée Aïn Toutou, ainsi que tout le pays. Enfin nous atteignîmes le dernier des ravins du plateau, l’oued el-Ouslin ; de l’autre côté de ses parois verticales, les murs extérieurs de Meknès étaient déjà visibles.