Tout le chemin de Fez à Meknès prouve que jadis il était tenu en bon état, quand les sultans résidaient plus souvent à Meknès. De nombreux ponts et des restes de fortifications prouvent que l’on s’inquiétait de la sécurité et de la commodité des puissants voyageurs ; mais depuis longtemps déjà tout est tombé dans l’abandon. Quoique ce chemin soit assez fréquemment suivi, la sécurité dont on y jouit n’est pas grande. Les tribus des environs, particulièrement celles du sud, sont surtout berbères et compromettent souvent par leurs brigandages la sûreté de la route. Quand le sultan actuel va à Marrakech, ce qui arrive d’ordinaire une fois par an, il emmène de très fortes masses de troupes en guise d’escorte, et il est assez souvent arrivé que ces dernières étaient attaquées par des bandes de brigands berbères. Cette insécurité est également un des motifs qui rendent ce grand plateau si peu peuplé. Quoique la culture du sol doive y offrir quelques difficultés, il y aurait pourtant grandement place pour l’élevage de troupeaux de moutons et de chèvres ; mais, dans tout mon voyage, je n’ai rien vu de semblable.
De l’autre côté du dernier ravin, nous atteignîmes rapidement les jardins immenses plantés d’oliviers et de céréales, et entourés de grands murs, qui s’étendent tout autour de la ville. Nous descendîmes encore une fois dans une dépression du sol, et nous nous arrêtâmes bientôt devant la puissante porte de la ville, qui s’étend en forme d’amphithéâtre sur une colline faiblement accentuée. Comme dans toutes les villes arabes, le premier aspect, du dehors, est agréable et grandiose : à Meknès cette première impression est encore accrue par la végétation très riche du pays, par de beaux jardins sans nombre et par des champs et des prairies bien tenues. La nature, sous ce magnifique climat, a prodigué ses bienfaits, malheureusement à des gens qui ne savent pas les apprécier.
Nous parcourûmes une partie de cette grande ville, qui s’étend surtout du sud-ouest au nord-ouest, et nous nous arrêtâmes vers six heures sur une place au milieu de Meknès, devant une grande porte richement ornée, qui mène dans la cour d’une mosquée. Hadj Ali fit aussitôt une visite au gouverneur ou amil (le mot pacha n’est pas en usage au Maroc), et lui montra la lettre que m’avait fait remettre le sultan : l’amil fut très courtois et chargea aussitôt ses machazini de m’indiquer une maison. Comme, dans l’intervalle, j’avais fait déjà dresser les tentes et tout préparer pour le bivouac, je préférai passer la première nuit sur la place et me rendre le lendemain seulement dans la maison. L’amil y consentit et m’envoya, outre un souper magnifique, quatre hommes pour me garder la nuit.
Le matin suivant, je me disposai à m’installer dans la maison qui était mise à ma disposition, mais je m’aperçus qu’elle était très jolie, mais beaucoup trop vaste et que les grandes pièces vides en devaient être très froides. Je ne me souvenais que trop des jours de froid supportés à Fez. Sur ma réclamation, le gouverneur m’en fit désigner une petite, à la vérité ruinée en partie, mais charmante, au milieu d’un magnifique jardin ; je l’acceptai avec plaisir, nous nous y installâmes rapidement et nous nous y trouvâmes extrêmement bien. Les serviteurs furent logés au rez-de-chaussée, tandis que, avec mes interprètes, je prenais possession des chambres de l’étage supérieur ; de la véranda, qui était au nord, s’étendait une vue admirable sur les montagnes du Zarhoun, tout près de nous, avec leurs petits villages ressortant par leurs maisons blanches comme neige sur le vert foncé des immenses plantations d’oliviers.
Vers midi je fus invité chez l’amil avec mes interprètes Hadj Ali et Abdoullah (Benitez). L’amil, un Nègre, comme la plupart des hauts fonctionnaires marocains, n’était que depuis peu de temps dans ce poste et n’avait évidemment jamais vu d’Européen chez lui. C’était un homme d’âge moyen, au type nègre fort accusé et de couleur très foncée, qui faisait ressortir vigoureusement le blanc de neige de son grand turban et la teinte de son fin haïk. Il se montra très gracieux dans son accueil, et fut bien étonné de toutes les nouveautés qu’il voyait. Les nouvelles politiques d’Occident éveillèrent naturellement aussi sa curiosité ; nous ne pouvions en finir avec nos récits, de sorte que finalement nous dûmes encore prendre chez lui le repas du soir. Il nous reçut dans son cabinet de travail, grande pièce garnie d’un tapis, avec un bassin carré au milieu ; dans un angle étaient assis l’amil avec son chalif (secrétaire ou lieutenant), qui reçoit les pièces officielles, les lit et y répond, et est en possession du sceau du gouverneur. Ce dernier, comme d’ailleurs la majorité des hauts fonctionnaires, ne savait ni lire ni écrire ; ils tiennent ces sciences pour inutiles, puisque leur chalif s’en occupe pour eux. Quand nous entrâmes, des négociations étaient pendantes avec différents cheikhs du voisinage ; pendant notre entretien, plusieurs affaires furent également traitées. Un machazini à mine fort raide entra, amenant un prisonnier, homme d’aspect misérable et chétif, qui resta humblement à la porte et se sentait évidemment très mal à son aise dans cette pièce élégante et devant une société choisie. Il entendit dans un silence stupide rendre aussitôt le jugement du gouverneur sur le rapport du machazini ; la bastonnade et la prison sont les peines habituelles pour les délits non politiques.
J’employai le peu de jours que je pouvais consacrer au séjour de Meknès, à faire dés excursions dans ses beaux environs, à parcourir la ville et à recueillir des renseignements de toute nature.
En ce qui concerne le nom de cette antique ville, si célèbre dans le monde musulman, Miknâs ou Miknâsa (Meknès) est la forme arabe moderne du nom de Miknâsat, déjà connu au dixième siècle. Une branche de la tribu berbère de Zenatah, nommée Meknâsah, fonda ici, dit-on, une ville à cette époque. Sur nos cartes modernes on trouve généralement employée la forme espagnole de Mequinez (ou Mekinès). Comme toutes les villes marocaines, Meknès se divise en trois parties : la kasba, avec les logements des personnages officiels, la ville des bourgeois avec les bazars, et la mellah, quartier des Juifs. La ville, qui aujourd’hui compte au plus 25000 habitants, est bâtie sur un espace immense et couvre une surface sans aucun rapport avec le nombre de ses habitants. Par contraste avec Fez, les rues y sont très larges ; il y a beaucoup de grandes places, qui donnent de l’air et de la lumière, et même la mellah consiste en une large et longue rue, qui à la vérité n’est pas très proprement tenue ; elle longe le mur de la ville et est disposée de telle sorte qu’on n’y a accès que par deux portes fermées la nuit. Meknès a été souvent érigée en résidence, d’une façon permanente ou temporaire, par les sultans ; c’est de là que viennent les nombreux restes de grandes constructions et les jardins abandonnés, entourés de murs, ruinés il est vrai, comme tout l’est au Maroc. On voit partout des maisons commencées, à moitié terminées et d’autres qui s’écroulent, lentement mais sûrement.
Comme dans toutes villes marocaines, les Juifs forment à Meknès une partie très importante de la population ; mais leur situation y paraît un peu moins difficile. Il est vrai qu’ils ne peuvent sortir hors de la mellah que les pieds nus, qu’ils ont leur coupe particulière de cheveux et qu’ils évitent, comme ailleurs, de faire paraître leur aisance par des vêtements de mise convenable. Mais les relations entre Mahométans et Juifs y sont un peu plus actives et un peu moins forcées ; on entend moins parler des actes de brutalité auxquels ces derniers sont exposés. A Meknès, leur existence est rendue beaucoup plus supportable en apparence par la circonstance seule qu’ils habitent dans une large rue bien aérée, et qu’ils ne sont pas confinés, comme à Fez et autres lieux, dans des antres misérables, aux émanations pestilentielles et dans des caves sombres pleines d’ordures. Si les Juifs marocains avaient seulement une légère idée de l’ordre et de la propreté, leur mellah donnerait une impression agréable. Tout le petit commerce et toute la petite industrie sont dans leurs mains. Les boutiques succèdent aux boutiques ; souvent il leur suffit d’une natte dépliée pour établir un atelier, où ils restent accroupis tout le jour avec une grande application, en se laissant rarement détourner de leur travail. Les cordonniers et les tailleurs, les forgerons, les menuisiers, les selliers, les ouvriers qui travaillent l’or et l’argent, les brodeurs de soie, etc., sont presque exclusivement des Juifs espagnols.
Chez les bijoutiers juifs on trouve souvent de vieux bijoux en or ou en argent d’un travail très original, qui datent de l’époque de la prospérité de Meknès, alors que la cour y résidait et qu’une foule de gens riches et de personnes de distinction y habitaient. Comme les Juifs font aussi des affaires de prêt, mainte jolie arme et maints bijoux de femmes sont tombés entre leurs mains et y sont demeurés. Il m’arriva, par exemple, d’acheter un petit poignard courbe très ancien, du genre en usage au Maroc, dont les deux faces du fourreau étaient garnies d’argent et montraient partout un fin travail d’arabesques. On ne fait plus du tout de semblables objets de luxe. Il se trouve aussi chez ces Juifs une quantité de bijoux de femmes. Très souvent les Mauresques sont mises dans le cas d’engager leurs objets précieux, quand la subvention qui leur est assurée par leurs maris pendant leurs voyages vient à manquer.
L’animation dans les bazars maures est beaucoup moindre à Meknès qu’à Fez ; Meknès n’est pas du tout une ville d’affaires et de commerce, et l’impression générale qui s’en dégage est celle d’une quasi-solitude. Dans la plupart des boutiques on ne vend que des objets d’alimentation ; en fait d’industrie mauresque, il n’existe de remarquable que des fabriques de poteries et de petites faïences colorées, pour la décoration des appartements, ainsi que les ateliers d’objets en cuir de couleur. Au contraire, le commerce de fruits, de légumes et d’huile paraît très important. Meknès est une vraie ville de jardins ; nulle part au Maroc je n’en ai vu comme les siens. Différentes espèces de raves, de choux-fleurs, de haricots, de pommes de terre, de choux, de tomates, de grenades, de raisins, de figues, d’amandes, de dattes, d’oranges, de limons doux, et beaucoup d’autres encore, y prospèrent et y abondent, de sorte que Fez, la capitale, est approvisionnée de produits maraîchers par Meknès. Les jardins sont bien tenus, et un soin particulier est apporté à leur système d’irrigation. Les Arabes sont, ou plutôt étaient, des maîtres dans l’art d’établir et d’utiliser les conduites d’eau ; aussi la ville est-elle pourvue d’eau courante, grâce à un grand réservoir placé à l’extérieur.