Mais ce sont les vastes bois d’oliviers qui font la principale richesse des habitants. Ces bois commencent tout près des portes de la ville et se prolongent vers le nord jusqu’aux longues montagnes du Zarhoun, dont les pentes méridionales forment aussi une seule et immense forêt d’oliviers. C’est une vraie montagne d’huile ; beaucoup des habitants aisés de la ville y possèdent des propriétés, avec des enclos d’oliviers.

La vigne est relativement peu cultivée, quoique le climat lui convienne très bien. Comme les Marocains sont très stricts observateurs de l’interdiction des boissons spiritueuses, les raisins ne sont utilisés qu’à l’état sec ; au contraire, les Juifs préparent de temps en temps une boisson qui n’a que de lointains rapports avec notre vin.

La population passe pour très fanatique, et la ville est restée longtemps sans être parcourue par les voyageurs étrangers. Ce n’est que dans ces dix dernières années qu’elle a été visitée plusieurs fois, depuis que les voyages d’ambassade à la cour du sultan se sont multipliés. Presque tous les ans, le représentant d’une puissance européenne, accompagné d’une importante suite et en grande pompe, va de Tanger à Fez et revient de là par Meknès, sur une autre route. Des présents de prix, presque toujours inutiles, sont envoyés de la part des grandes puissances européennes au souverain noir du Maroc, et le peuple marocain voit avec étonnement et fierté les princes de l’Europe civilisée chercher à se supplanter réciproquement pour ne pas tomber en disgrâce auprès de Sa Majesté Chérifienne. C’est là une attitude vraiment indigne ! Pour la plupart il s’agit de conclure un traité de commerce favorable, mais l’affaire serait beaucoup plus simple et surtout plus sérieuse si l’État intéressé envoyait simplement une canonnière à Tanger ou à Mogador. C’est ainsi que les grands peuvent persuader au sultan et au petit peuple que le Maroc est encore un des plus puissants empires du monde. Quand on voit, en outre, de quelle manière les ambassadeurs étrangers sont accueillis, comment le sultan noir reçoit toujours à cheval les représentants de la civilisation, après qu’ils ont attendu des heures en frac noir d’uniforme et tête nue, sous un soleil brûlant, et comment, après quelques mots insignifiants, il fait demi-tour et quitte l’étranger, on ne peut assez déplorer une pareille conduite des grandes puissances européennes en face d’un barbare qui sait à peine lire et écrire. N’est-on pas allé jusqu’à trouver non pas insolent, mais fort spirituel, ce mot du sultan ou de l’un de ses esclaves : De même que les souverains européens reçoivent, assis sur leur trône, les ambassadeurs étrangers, il pouvait bien, lui sultan, faire de même sur un cheval, puisque ce cheval est son trône !

La population de Meknès s’est un peu accoutumée aux Européens depuis les voyages d’ambassade ; il faut y être toujours très prudent et surtout éviter de parcourir les rues sans un machazini. Meknès et particulièrement les villages des monts du Zarhoun dans le voisinage passent, en effet, pour sacrées. Sur les pentes occidentales de ces montagnes se trouve le plus grand sanctuaire du Maroc, le tombeau de son plus célèbre souverain, Mouley Idris Akbar, le Grand. Meknès est donc le chef-lieu de quelques sectes très fanatiques, et entre autres de l’ordre des es-Senoussi, dont beaucoup de membres parcourent le Maroc. Dans aucune ville marocaine, les processions des différentes zaouias pour les grandes fêtes mahométanes, et surtout la naissance de Mahomet, ne sont aussi farouches et aussi bruyantes qu’ici. Ces jours-là, la mellah, le quartier des Juifs, est tenue fermée ; et, si par hasard un Chrétien se trouvait dans la ville, on ne le laisserait certainement pas sortir de chez lui : on l’y garderait avec soin. La foule furieuse, appartenant aux plus basses classes, et surtout les Nègres esclaves et les femmes sont comme des fous ; ils déchirent les animaux qu’ils trouvent sur leur passage, chiens, moutons, chèvres, et en dévorent la viande saignante ; on dit même qu’il est déjà arrivé à Meknès que des hommes ont été sacrifiés de cette façon, et tout cela en l’honneur d’Allah et du Prophète ! Nulle part la férocité de l’homme ne se montre à un tel point que dans ces fêtes mahométanes.

En ce qui concerne la secte des es-Senoussi dont je viens de parler, elle est répandue dans tout le nord de l’Afrique et possède des zaouias depuis l’Égypte jusqu’au Maroc et loin dans l’intérieur. Si-Senoussi, le père du chef actuel de la secte, Mohammed es-Senoussi, commença sa propagande en Égypte vers la cinquantième année de ce siècle. Lorsqu’il vit que, sous l’influence des légations européennes, le gouvernement égyptien regardait sa conduite avec défiance, il s’enfuit vers Barka et fonda dans Djebel-el-Akdar, près de Benghasi, sa première zaouia. Mais là encore il ne se sentit pas assez en sûreté, et s’enfonça profondément dans le désert et fonda dans l’oasis de Djerboub la zaouia centrale, d’où une vive agitation commença à se répandre. Il voulait réformer l’Islam, un peu dégénéré, et rétablir dans leur intégrité les vieilles croyances du Coran. Dans ce but il envoya ses adhérents dans tout le nord de l’Afrique et fit partout élever des zaouias. Après la mort de Si-Senoussi, dès 1860, son fils, le chef actuel, prit la conduite de l’ordre et continua avec de nouvelles forces l’œuvre de son père, qui prit peu à peu de l’importance, de sorte que l’ordre possède aujourd’hui la plus grande influence dans tous les États mahométans du nord de l’Afrique. Sa sévère discipline, sa richesse et son manque de scrupules quant aux moyens d’atteindre le but fixé, font de cet ordre des es-Senoussi l’une des plus dangereuses parmi les confréries dans lesquelles la civilisation européenne voit ses plus violents adversaires au nord de l’Afrique. Pendant mon voyage au Maroc je rencontrai souvent des membres de cet ordre, créatures en haillons, aux yeux hagards et féroces, et dont l’apparition suffisait pour répandre la crainte. Ils errent en mendiant dans le pays, et malheur à qui ne répond pas à leurs demandes ! Je me souviens d’avoir vu un de ces coquins fanatiques se précipiter sur moi avec une lance, en me réclamant violemment de l’argent. Il ne fut pas content de ce que je lui donnai, saisit mon cheval par la bride, me menaça de sa lance et ne put qu’avec peine être écarté par mon escorte. Quiconque oserait, dans un moment d’impatience, bien naturelle après une telle importunité, user de violence envers un pareil mendiant, aurait le plus grand tort, et, dans ce cas, les autorités elles-mêmes ne pourraient protéger l’étranger contre la fureur d’une population irritable.

Arabe de la secte des es-Senoussi.

Le matin du 20 janvier, le gouverneur m’envoya quatre mulets sellés et quelques machazini pour me permettre de visiter les environs immédiats de la ville. Mes deux interprètes et l’un des serviteurs marocains, Ibn Djeloul, m’accompagnaient.

En dehors de la véritable ville commence une cité à part, le quartier vraiment gigantesque de la résidence, où l’on arrive par une belle porte, flanquée de tours crénelées appuyées sur de fortes colonnes trapues. Cette merveille architecturale, ornée de magnifiques majoliques et de charmants motifs décoratifs, montre combien le sens artistique était développé jadis et, par contre, combien la population actuelle est stupide et indifférente en laissant tomber ces superbes monuments : les parties basses de cette porte sont déjà enduites à la chaux. Il est difficile de décrire ce qu’on nomme la résidence. Au premier coup d’œil c’est un ensemble de places immenses et désertes, séparées les unes des autres par des murs, d’où surgissent çà et là les tours des mosquées ou les toits des maisons ; cet ensemble couvre une telle étendue, qu’il faut des heures pour en faire le tour à cheval. Si l’on y pénètre, on trouve dans ces espaces si désolés, en apparence si vides, des palais ruinés cachés au milieu de beaux et grands jardins d’agrément, des parcs à gibier avec des troupes d’autruches, des antilopes, etc., de grandes écuries, pleines de beaux chevaux, des villages entiers avec les habitations des esclaves, des tours fortifiées qui servaient de trésors, des aqueducs, et enfin un système très étendu et extrêmement compliqué de passages souterrains voûtés, qui servent de magasins pour les masses de grains appartenant au sultan.