Grande porte de Meknès.
Il est impossible que tout cet ensemble de places géantes et de grands murs avec des tours en forme de fer à cheval ait été tracé d’après un plan. Les divers sultans l’ont évidemment construit dans la suite des siècles, d’après leurs caprices ; chaque souverain laissait abandonné le bâtiment commencé par son prédécesseur immédiat, et en édifiait un nouveau, qui peut-être ne devait être qu’à moitié terminé, et c’est ainsi que se forma ce quartier de la résidence, qui a presque un mille carré d’étendue. Aussi loin que vont les yeux, aussi loin s’étendent à l’horizon les hautes murailles dorées par le temps ; par places elles servent du moins à enclore les plantations d’oliviers. Tout au loin on aperçoit de grandes ruines : à Meknès on raconte que ce sont les restes d’un mur tout à fait gigantesque, qu’un puissant sultan voulut faire construire entre cette ville et Marrakech, la résidence du temps ; il devait être si haut et si solide qu’aucun ennemi ne pourrait le détruire, et si large que les caravanes y circuleraient sûrement et commodément. Sur un point, le sol est couvert de magnifiques colonnes et de chapiteaux de marbre, que le cruel sultan Mouley Ismaël fit venir d’Italie, pour les employer à la construction d’un palais. Aujourd’hui elles gisent sur le sol, couvertes d’ordures, brisées en plusieurs pièces, et nul ne s’en inquiète. Nulle part la décadence n’apparaît sous une forme plus palpable que sous celle de ces débris classiques : ils montrent que de tout-puissants souverains surent faire fleurir pour un court espace de temps les arts et les sciences, qui devaient disparaître avec eux.
Le souverain actuel, Mouley Hassan, ne réside jamais à Meknès ; il ne fait qu’y passer lors de son voyage annuel de Fez à Marrakech. Mais ses principaux haras sont à Meknès, et les nobles chevaux de race berbère pure y sont élevés ; d’ordinaire l’ambassadeur d’une puissance européenne en reçoit un en présent, quand il est admis par le sultan.
Les grands magasins souterrains de grains paraissent aujourd’hui ne plus être utilisés ; je les trouvai vides pour la plupart et leurs dalles de fermeture souvent brisées ; ils doivent être fort étendus, car les pas des chevaux retentissent longtemps sur le sol. On dit qu’en 1878, quand une famine effroyable, qui coûta la vie à des milliers d’hommes, régnait au Maroc, on supplia inutilement le sultan d’ouvrir ses magasins et de distribuer ses grains. Quand enfin la nécessité fut telle, qu’il y fut forcé, on trouva qu’une grande partie de ces milliers de quintaux de grains était pourrie.
Mouley Hassan semble ne pas aimer à aller à Meknès, parce qu’il y a dans cette ville, et surtout dans les localités de la chaîne voisine du Zarhoun, de nombreux personnages influents qui sont de violents adversaires de la dynastie des Filali, et des partisans des anciens souverains de la maison des Idrides, puissante famille chérifienne. Ils veulent en cette qualité disputer au sultan actuel le droit de se nommer chérif, c’est-à-dire descendant du Prophète. C’est pourtant seulement grâce à ce fait que Mouley Hassan est considéré comme un grand chérif, presque à l’égal du chalif de Stamboul, et qu’il peut prétendre à la puissance temporelle sur un empire aussi étendu et composé d’éléments aussi nombreux que le Maroc.
On connaît la légende des immenses trésors en argent monnayé qui seraient entassés à Meknès, derrière de fortes murailles et des portes solides. Il est difficile à un voyageur d’apprendre exactement la vérité à cet égard. Pourtant il est bien certain que dans la suite des temps les sultans ont dû amasser des sommes immenses, puisqu’ils recevaient de l’argent chaque année et ne dépensaient que des sommes tout à fait insignifiantes. C’est encore le cas aujourd’hui. Le sultan à lui seul, car il n’y a pas de trésor public, reçoit certainement chaque année plusieurs millions, dont il déduit seulement les dépenses de sa cour et un certain nombre de pensions pour des favoris, des parents, des écoles de théologie et pour certaines fondations. Les dépenses d’entretien des fonctionnaires sont presque nulles, car ces derniers sont invités à vivre aux dépens des provinces, et la petite armée régulière du sultan lui coûte fort peu. Quant au pays, à ses routes, à ses ponts, à ses hôpitaux et à ses prisons, etc., ils ne lui coûtent absolument rien. La dette publique contractée à la suite de la guerre avec l’Espagne est presque complètement amortie, parce que ce pays s’est réservé, depuis, la moitié du produit des douanes. Il doit donc, tous les ans, rester une certaine somme d’argent monnayé, qui est ajoutée aux trésors amassés depuis de longues années. On prétend qu’ils sont gardés à Meknès de toute antiquité, et il s’est formé une légende à leur sujet. On raconte que le bâtiment où ils se trouvent est entouré de hautes et épaisses murailles ; après avoir franchi trois portes de fer, on arrive dans un passage sombre, au bout duquel se trouve une salle, d’où on descend par une trappe dans les chambres souterraines, qui renferment l’argent. La maison est gardée par 300 Nègres esclaves, qui ne peuvent sortir vivants de cette tombe anticipée ; une fois par an seulement, le sultan ou l’un de ses fidèles vient jeter de nouvel or sur les tas de l’ancien. Il importe naturellement au souverain comme à ses favoris d’entourer ces trésors de tout le mystérieux possible, et la population y croit facilement. On prétend aussi qu’ils sont gardés en plusieurs endroits ; une partie serait cachée à Meknès, une autre à Fez, et la plus grande dans l’oasis du Tafilalet, au sud de l’Atlas, le pays d’origine des Filali.
Ce qui me paraît le plus vraisemblable, c’est que la fortune du sultan, qui n’est pas d’ailleurs aussi grande qu’on a bien voulu le dire, mais qui a pourtant une grande importance, doit avoir été mise en sûreté au Tafilalet. Il vient en effet chaque année plus d’Européens au Maroc, et, en cas de complications armées, une occupation de Fez et de Meknès ne serait pas absolument impossible. Mais ceux qui visitent Meknès n’en sont pas moins bercés de tous les contes qui se sont créés dans la suite des temps au sujet des trésors du sultan et des 300 esclaves murés. La « garde noire », qui fait partie de l’armée régulière et se compose presque exclusivement de Nègres connus pour leur bravoure sauvage et leur férocité, a sa garnison à Meknès.
Mon séjour dans cette ville compte parmi mes plus agréables souvenirs du Maroc, et la position charmante de ma maison, au milieu d’un beau jardin d’orangers, de jasmins et de rosiers, n’y contribua pas peu.
Pendant les tièdes soirées et les nuits, quand nous étions étendus sur la terrasse de la maison, et que les chants plaintifs d’un rossignol solitaire retentissaient dans le jardin en fleurs ; quand nos amis maures commençaient leurs narrations au sujet de la grandeur passée de leur ville, ou des sultans cruels qui avaient opprimé leurs peuples, et des souverains puissants qui étaient la frayeur des Chrétiens ; quand ils chantaient en s’accompagnant de leurs instruments primitifs, avec des accents monotones, mais avec des paroles de feu, la beauté des femmes et des filles de Meknès (et Meknès est célèbre sous ce rapport au Maroc), alors nous nous croyions transportés dans un conte des Mille et une Nuits. J’oubliais complètement ma présence dans un endroit qui est avec raison réputé pour sa haine envers le Chrétien : je ne voyais que la beauté de la nature, l’originalité de mon entourage, et, à moitié assoupi par les parfums des jasmins et des orangers, je m’abandonnais au plaisir de l’heure présente, sans penser aux fanatiques mendiants de la secte des es-Senoussi, dont les hurlements sauvages nous étaient souvent apportés par les tièdes vents du soir.
Le 22 janvier 1880, nous quittâmes la ville qui nous était devenue si chère. Notre but était Marrakech, la grande résidence actuelle du sultan, au sud-ouest de Meknès. Le chemin direct passe par une contrée peu sûre ; des tribus berbères révoltées habitent les avant-monts de l’Atlas et entreprennent de fréquentes expéditions vers le nord, de sorte qu’on prend rarement cette route directe. Aussi nous dûmes chercher d’abord à atteindre l’océan Atlantique, en allant droit vers l’ouest ; mais, comme je voulais voir les ruines romaines situées non loin de Meknès, il nous fallut d’abord prendre la direction du nord.