Le chemin menait par un pays de collines, dans les vallées duquel de petits ruisseaux fertilisaient un sol bien cultivé. Des pentes sud du djebel Zarhoun sortent ces petits cours d’eau : l’oued Bour, l’oued Sechara, l’oued Zarhoun et l’oued Guimguima, qui se réunissent avec l’oued Rdoum, rivière plus importante. Celle-ci, qui coule au nord-ouest, se réunit ensuite avec le Sebou, le principal fleuve du Maroc. Nous remarquâmes sur un point de la route une multitude de pierres de taille bien équarries et gisant à terre ; elles paraissaient n’avoir jamais été employées. Toutes sortes de légendes se rattachent à ces pierres ; les Marocains prétendent que c’est le diable qui les a apportées ici. Peut-être y avait-il là un atelier de tailleurs de pierres au temps où les Romains posèrent leur pied puissant sur le Maroc.

Nous fîmes halte dans une des vallées longitudinales, près d’un petit village, d’où une faible distance nous séparait du champ de ruines nommé Kasr el-Faraoun (Château de Pharaon). A une demi-lieue de distance tout au plus, nous apercevions les maisons blanches et les coupoles, pittoresquement juchées dans la montagne, des tombeaux de la zaouia de Mouley Idris Akbar, où ce puissant souverain du Maroc et de grands saints sont enterrés. Jamais un infidèle n’a pénétré dans cet endroit ; même Rohlfs, qui jouait pourtant fort habilement son rôle de musulman, ne put y entrer. A l’aide de la lettre que m’avait donnée le sultan, il m’eût été possible de visiter également cette petite ville, mais je ne voulais pas délibérément provoquer le fanatisme des Marocains, et créer par là des embarras au gouverneur de Meknès, qui m’avait si aimablement accueilli. En outre, la chaîne du Zarhoun et ses villages appartiennent politiquement au gouvernement de Fez, de sorte que je n’y aurais rencontré probablement que des difficultés. La population des environs de Meknès fait partie de la tribu de Djirwan ; mais il s’y trouve aussi de nombreux Berbères, des Chelouh.

Les ruines se trouvent sur la croupe adoucie d’une colline couverte de gazon, de chardons et de toute espèce de végétation, de sorte que pour la plupart elles disparaissent complètement sous ce manteau. On arrive d’abord à un grand mur, haut de près de 30 pieds, auquel se raccorde à angle droit un fragment de muraille moins élevé. Dans ce dernier s’ouvre vers l’ouest un puissant arceau en plein cintre, dont une petite partie seule existe encore. Tout est construit en grandes pierres de taille, qui, selon toute apparence, sont jointes sans mortier.

Plus loin on rencontre une deuxième ruine, qui devait former un tout avec des restes de constructions, éloignés d’environ 40 pas. Le chroniqueur du voyage de l’ambassade allemande de 1878, dont les membres visitèrent également ce point, dit ce qui suit à propos de ces ruines : « Il paraît évident que ces deux murs font partie d’un ensemble architectural ; je suis certain que ce devait être une basilique à trois nefs, dont le grand axe était dirigé du sud au nord. La nef médiane s’ouvrait aux deux extrémités, par une porte en plein cintre de 15 pas de large. Sur les parois intérieures de cette porte étaient en saillie des demi-colonnes corinthiennes. Un pied-droit large de 4 pas séparait ce portail central des portes en plein cintre, larges également de 4 pas, qui donnaient accès dans les nefs orientale et occidentale. Un mur massif, avec de lourds entablements de surcharge, fermait la construction sur les côtés est et ouest. A l’intérieur, la nef médiane était séparée, semble-t-il, des nefs latérales par une suite de colonnes non cannelées. Devant les sorties nord et sud se trouvait encore un porche, profond de 7 pas.

« Ce qui subsiste de cet imposant monument de la décadence romaine, assez lourd pourtant dans ses proportions comme dans son exécution, est un fragment du mur du porche méridional, le portail du sud ainsi que celui du nord de la nef latérale de l’ouest, outre quelques lits de pierres de taille des pieds-droits appartenant aux portails sud et nord du vaisseau latéral de l’est et des grandes portes médianes, avec les bases et de courts tronçons des demi-colonnes. Les deux arcs de plein cintre encore debout ont été surbaissés en forme d’arc en anse de panier par le lent affaissement des pieds-droits et par la pesée des pierres de taille placées encore au-dessus d’eux. Les grands murs extérieurs se sont écroulés en dehors, soit à la suite de tremblements de terre, soit par la dissociation générale de toutes les parties de l’édifice. Les débris de celui de l’ouest ont été dispersés et emportés ; ceux de l’est gisent pour la plupart, pierre sur pierre, jusqu’au faîte et tellement assemblés encore, que leur masse a simplement fléchi, mais paraît être à peine traversée par places par des crevasses. Dans les ruines couvertes de chardons, entre les extrémités sud et nord du bâtiment, de même qu’aux environs, gisent, parmi les blocs de pierre oblongs, des fragments de fûts et de chapiteaux corinthiens, dont les feuilles d’acanthe sont à peine dégrossies. »

Ruines de Volubilis.

Dans le sol doivent exister des caves étendues ; on y a souvent trouvé, prétend-on, de grandes quantités d’or et d’argent.

Comme je l’ai dit, les Arabes nomment ces monuments, incompréhensibles pour eux, Kasr el-Faraoun, nom qui est donné également, dans d’autres pays mahométans, à des bâtiments de grandes dimensions et d’origine inconnue. Les Arabes entendent encore par Pharaon un prince tout-puissant qui fit construire des monuments si grandioses, que les mains des hommes ne suffirent pas pour ces constructions, de sorte qu’il dut recourir à des êtres surnaturels ; on trouve aussi le nom de Kasr Faraoun dans la péninsule Arabique. Les habitants de l’oued Mouça désignent notamment ainsi quelques murailles dans le voisinage de la vieille cité de Petra, et attribuent leur origine à un roi égyptien. Petra était l’antique capitale des Nabatéens dans l’Arabie Pétrée ; les habitants actuels désignent sous le nom de Kazneh el-Faraoun un prétendu grand trésor qui se trouverait dans une urne placée au sommet des ornements de la façade d’un temple de rocher, et qui viendrait également d’un Pharaon ; on voit au sommet de ce temple, à environ 100 pieds du sol, les traces des balles que les Arabes du voisinage ont tirées pour chercher à le faire écrouler.

Le peu de ruines étudiées jusqu’ici dans le Kasr Faraoun marocain ne permettent pas de reconnaître à quel monument elles appartenaient : nous ignorons si c’était un temple, un palais de justice ou quelque autre bâtiment analogue. Si des archéologues visitaient en détail cet endroit et faisaient débarrasser les ruines de toute végétation parasite, ils trouveraient probablement des points de repère. Mais pour cela il faudrait une permission spéciale du sultan et aussi une escorte militaire suffisante, afin d’être en sûreté contre la population facilement irritable des villes saintes du voisinage. On trouve d’ailleurs aux environs quelques pierres encore couvertes d’inscriptions d’où il ressort avec certitude que ces constructions ont appartenu au municipe romain de Volubilis, du temps de l’empereur Domitien. Cet endroit est connu depuis longtemps par l’Itinéraire d’Antonin, mais on avait cru, jusqu’à ces derniers temps, que Volubilis occupait l’emplacement actuel de Fez. On sait aujourd’hui qu’il s’en trouvait à deux petites journées de marche.