CHAPITRE VI

VOYAGE A SELA ET A RABAT.

La tribu des Echrarda. — El-Gharbia. — Les cantiques. — L’oued Rdoum. — Beni Hessêm. — Forêt de chênes-lièges d’el-Mamora. — Misère et mécontentement. — Les Chelouh. — Selâ. — Un mendiant de la Mecque. — La barre. — Les mauvais ports. — Les pirates. — Nom de Selâ. — Rabat. — Fabrication de tapis. — Commerce et industrie. — Difficulté du port. — Deux aventuriers. — Les instructeurs français. — Beaux environs de Rabat. — Ruines antiques. — La tour de Hassan. — Marchés hebdomadaires.

Le matin du 23 janvier 1880, nous partîmes des lieux sacrés des monts du Zarhoun. Nos amis de Fez nous quittèrent en nous adressant des adieux émus, et en appelant les bénédictions d’Allah sur notre lointaine entreprise. Nous inclinâmes vers le nord-ouest, et dès midi nous avions derrière nous les contreforts ouest des monts du Zarhoun. Ces contreforts sont formés de couches puissantes de sable appartenant aux formations tertiaires et durci par places en bancs de grès épais. Nous traversâmes quelques douars sans nous arrêter ; la population en était sortie en grande partie, pour s’occuper de la culture des champs, ou pour garder les troupeaux de moutons, de chèvres et de bœufs. Un passage étroit conduit, entre deux hautes murailles verticales de grès, dans la plaine immense du pays d’el-Gharb ; elle s’étend vers l’ouest jusqu’à l’Atlantique, et va au loin vers le sud. L’étroit ravin qui mène aux montagnes se nomme Bab el-Djouka. Au bout d’une heure nous atteignîmes la kasba de Sidi Kasem avec une mosquée ; l’amil du district n’y habite pas d’ordinaire, mais loge à une demi-lieue vers l’ouest, dans un endroit où sont dressés un certain nombre de douars, au milieu de la plaine. Non loin de là est le village de Sidi-Saïd, auprès duquel habitait le caïd Hamid es-Serara. Nous y dressâmes nos tentes. C’est une fraction de la grande tribu d’Echrarda qui habite en cet endroit. La population ne s’y montra pas particulièrement amicale ; peu avant, une scène fort désagréable avait eu lieu chez elle, et un membre de la légation française de Tanger y avait joué un rôle. Il prétendit qu’une somme de 120000 francs lui avait été volée à cette place, et l’amil du pays était, au moment de notre passage, occupé à réunir cet argent : ce qui exaspérait la population au plus haut point. On prétendait qu’il n’était pas vrai que cette somme eût été volée à ce fonctionnaire ; mais comme les Européens, et surtout les membres des ambassades, ont toujours raison au Maroc en face des indigènes, le sultan ordonna à la tribu de rembourser cette somme. L’amil procéda avec une grande rigueur, et la population, pauvre par elle-même, dut se faire de l’argent en vendant ses grains et son bétail. Mais, comme l’argent monnayé est presque exclusivement dans les mains des Juifs, il fallut, comme toujours, avoir recours à eux.

Naturellement, de telles aventures ne contribuent pas à faire aimer l’étranger au Maroc, et tous les voyageurs y sont vus avec méfiance, car on redoute de se voir mettre par eux dans une situation désagréable. Le gouvernement du pays cherche à éviter toute complication avec les puissances européennes, surtout avec l’Angleterre, l’Espagne ou la France, et donne plutôt tort à ses propres sujets, uniquement afin de vivre en paix avec elles.

A une demi-lieue au nord de notre bivouac se trouve une zaouia, lieu sacré, comme il y en a une infinité au Maroc : c’est le tombeau de Sidi Mouhamed ben Hamid. Ces monuments sont toujours bien tenus extérieurement, et cette petite construction, surmontée d’une coupole, était enduite d’une couche d’un blanc étincelant, de sorte qu’on la voyait de fort loin.

Le pays n’est pas très sûr, car les Berbères qui habitent les montagnes au sud-ouest font journellement des incursions dans la plaine fertile, et y volent des chevaux. La culture, l’élevage des chevaux et du bétail sont en grand honneur dans ce pays, et el-Gharbia fournit tout le Maroc de céréales. Le sol, où ne se trouve pas une pierre, est couvert d’une couche arable extrêmement fertile, et est arrosé de nombreux petits ruisseaux, qui se jettent dans le Sebou. Nous avions dans le voisinage de notre bivouac l’oued Rdoum, qui sort des pentes sud du Zarhoun et coule d’abord à l’ouest, puis vers le nord, et reprend après un nouveau coude la direction de l’ouest, quelques milles avant son confluent avec le Sebou. C’est là, dans el-Gharb, qu’est le cœur de la puissance marocaine ; quand la moisson y est bonne, tout le pays est prospère, les impôts rentrent bien, la population a des vivres et de l’argent, et, par suite, le commerce est actif. Inversement, quand, une année, la pluie n’y tombe pas, et qu’une mauvaise récolte survient, tout le Maroc souffre de la faim. C’est ce qui arriva en 1878, et bien des milliers d’hommes succombèrent alors. Nous avions depuis la veille un ciel couvert, et, quand nous traversions les villages, nous étions étonnés du mouvement actif qui régnait dans la population. Femmes et enfants marchaient en longues processions, dansant et chantant ; les hommes allaient aux zaouias ou à leurs places de prières, pour implorer la bénédiction du ciel, c’est-à-dire la pluie. Le succès fut immédiat : vers le soir commença un violent orage, et la joie devint générale. Toute la nuit, les danses et les chants continuèrent, les salves de coups de feu retentirent en l’honneur de cet heureux événement, et l’on ne vit partout que des visages joyeux : le sol est extraordinairement fertile, malgré une méthode de culture aussi primitive que celle qui est en usage. Il suffit qu’il y ait assez d’eau.

Il avait fait chaud ce jour-là : l’après-midi, vers trois heures, nous avions eu encore 25 degrés à l’ombre ; quand l’air se fut rafraîchi, nous passâmes dans nos tentes une magnifique soirée. Le chef de l’endroit m’envoya une mouna abondante et mit à ma disposition ni plus ni moins de huit hommes armés pour ma garde. Ils se postèrent sur un grand cercle autour des tentes. L’insécurité du pays réclamait cette précaution, car on ne pouvait même pas se fier à la population du douar. Mais, comme le chef est lui-même responsable de tout ce qui peut arriver à un voyageur muni des recommandations du sultan, il préféra nous envoyer une garde supérieure au nécessaire, pour éviter toute complication éventuelle.

Cette population des cultivateurs marocains est, sous bien des rapports, différente des habitants des villes, qu’on nomme Maures et qui ne sont plus de purs Arabes. Les vigoureux laboureurs voient avec mépris l’habitant efféminé des grandes villes ; ils ne peuvent s’habituer à loger dans des maisons fermées, et préfèrent leurs tentes ouvertes. Ces dernières sont basses, larges, et consistent en une étoffe épaisse, d’un brun sombre, faite de poil de chameau. Dans les douars il ne se trouve aucun Juif : ce n’est que dans la kasba de l’amil de chaque district qu’il existe quelques familles de cette religion.

Le matin suivant, quand nous levâmes les tentes, le ciel était encore très couvert, et la pluie prête à tomber. Nous nous dirigeâmes d’abord vers l’ouest et traversâmes l’oued Rdoum, qui était un peu grossi ; il ne fut pas facile de faire descendre et remonter aux animaux, lourdement chargés, les berges argileuses presque verticales. Vers onze heures nous fîmes halte dans une localité nommée Sidi-Guedar. Le fait suivant est caractéristique en ce qui concerne l’hospitalité officielle à laquelle ne peut échapper le voyageur européen. Nous fûmes invités par le caïd à demeurer dans son village et à ne partir que le lendemain matin : il voulait nous faire préparer une mouna, ce qui n’eût été possible que pour le soir. Mais, comme nous voulions aller plus loin, je refusai ses offres ; le caïd, voyant qu’il perdait l’occasion de nous avoir pour hôtes, nous donna pour nos dépenses, en argent monnayé, 3 douros espagnols (environ 15 francs), et nous dûmes les accepter !