A partir de ce point le chemin tournait vers l’ouest, et nous entrâmes bientôt dans le pays de la grande tribu des Beni Hessêm, qui s’étend jusqu’à l’Océan. Après avoir passé le petit oued el-Bet, nous atteignîmes, en chevauchant au sud-est, vers trois heures, le village du caïd Absalom Benkao, où au premier abord nous fûmes reçus par des visages assez peu amicaux. C’est un très grand douar, c’est-à-dire un vaste carré dont les côtés sont figurés par des tentes : au milieu il y en a une un peu plus riche, entourée de haies : c’est la demeure du caïd ; tout près se trouve une vieille tente pour les prisonniers, qui y sont enchaînés. A côté de ce douar se trouve un carré entouré d’un fossé profond et qui sert de camp aux caravanes de passage. Ce village est situé sur la route principale entre Fez et Rabat et sert fréquemment de lieu de bivouac aux voyageurs. Aussi le caïd et les habitants sont-ils souvent forcés de délivrer la mouna. En même temps que nous, arrivait une magnifique caravane : c’était un cousin du sultan avec une grande suite ; on dressa aussi sa tente à l’endroit indiqué. Pendant que ses esclaves étaient occupés à l’installer, lui et son chalif firent étendre les petits tapis pour la prière et ils récitèrent leurs oraisons du soir ; puis, après avoir disparu sous les tentes, ils ne se montrèrent plus. Quelques femmes qui se trouvaient dans la caravane furent écartées avec soin de nos regards.

Le fossé profond qui nous entourait n’avait d’autre but que d’empêcher les animaux de s’échapper la nuit ; du reste, il leur est assez difficile de fuir, car on a l’habitude de fixer une longue chaîne dans le sol au moyen de deux piquets : les chevaux y sont attachés par les pieds de devant entravés, tandis que les chameaux ont une jambe de devant repliée à hauteur du genou.

Malgré le ciel couvert, il n’avait pas plu ce jour-là, et la population du douar adressait au ciel des supplications à haute voix ; les femmes et les enfants circulaient en priant et en se lamentant, car l’orage de la veille n’avait servi qu’un moment, et le sol avait été de nouveau desséché par 25 degrés de chaleur. La présence d’un hôte aussi important qu’un cousin du sultan, accompagné de beaucoup de machazini, ne permettait pas la moindre tentative de vol, aussi étions-nous en toute sûreté, et finalement nous reçûmes du caïd, un peu froid en premier lieu, la mouna pour nous et pour nos chevaux.

Pendant la nuit il plut un peu, aussi eûmes-nous le 25 janvier une matinée d’une fraîcheur agréable. Le chemin, fort monotone, suivait toujours la direction du sud-ouest par le territoire des Beni Hessêm, qui n’ont pas moins de seize amils, tant la tribu est nombreuse. Nous traversâmes une suite de douars, en recevant toujours de l’un à l’autre quelques machazini pour escorte, car le chemin est considéré comme peu sûr. Au sud de nous se trouve la colossale forêt de chênes-lièges de Mamora, qui couvre un terrain faiblement ondulé, avec des étangs et des mares dans sa lisière nord, et qui est exclusivement entre les mains des Chelouh (Berbères), restés jusqu’aujourd’hui presque indépendants du sultan. A peu près chaque année, il y envoie une petite colonne de troupes pour recueillir les impôts et faire des prisonniers ; les Chelouh s’en vengent sur la population des agriculteurs, qu’ils haïssent comme des intrus et auxquels ils volent des bestiaux. Un état de guerre permanent est la suite inévitable de ces vols et de ces expéditions.

Vers deux heures nous nous arrêtions déjà dans un grand douar, car nos animaux, lourdement chargés et épuisés, ne pouvaient plus continuer la marche. Nous eûmes d’abord en cet endroit toutes sortes de contrariétés. Le caïd faisait sa sieste, nous dit-on, et ses serviteurs, grossiers et têtus, ne voulurent pas nous annoncer. Je voulus acheter du fourrage, et n’en pus obtenir, car on voulait attendre l’arrivée du caïd, de sorte que mes gens étaient déjà furieux contre les habitants du lieu. Comme dans tous les douars, le logement obligé des voyageurs, en même temps qu’une tente appartenant au caïd, se trouvait au milieu du village ; les autres tentes formaient les côtés extérieurs et laissaient un grand espace libre. On ne peut assez se garder du séjour dans une pareille tente, car elles sont pleines de vermine ; j’aurais toujours préféré établir mon bivouac en dehors des douars, mais les chefs ne me le permirent jamais, à cause des dangers à courir et pour sauvegarder leur responsabilité.

Enfin, quand le caïd parut, qu’il eut porté la lettre du sultan à son front et à ses lèvres et qu’il l’eut parcourue, notre situation changea. Il nous fit préparer une mouna complète, vint nous rendre visite et nous demanda quelques médicaments. Un de ses serviteurs têtus, dont nous nous étions plaints, fut bâtonné.

Les gens de la tribu des Beni Hessêm passent du reste depuis longtemps pour des êtres farouches, toujours prêts à se révolter contre le sultan : on prétend qu’ils ont pillé plusieurs fois ses caravanes. Il y a quatre ans, ils ont assassiné deux Espagnols en voyage et ont dû payer une indemnité de 10000 douros. Pendant un temps ils se sont ligués avec les Chelouh contre le sultan, qui, finalement, usa d’un moyen radical pour les dompter. Tandis qu’ailleurs il a l’habitude de donner à une tribu un, ou tout au plus quelques amils, il partagea l’important territoire des Beni Hessêm en seize districts, dont chacun eut un gouverneur, directement responsable devant lui.

Ce matin pendant la marche, nous avons vu les ruines d’une maison, une rareté dans ce pays. C’était l’ancienne kasba de l’amil des Beni Hessêm ; elle fut détruite au moment où eut lieu la nouvelle division de la tribu ; cette dernière est aujourd’hui presque entièrement sous le pouvoir du sultan. Du reste, il y règne un mécontentement général contre lui, et une sorte de famine qui y sévissait lors de mon séjour ne faisait que l’entretenir. Soit qu’une mauvaise récolte eût eu lieu l’année précédente, soit qu’on leur eût pris tout leur grain, la majorité des habitants vivaient de glands sauvages, qu’ils allaient chercher dans la grande forêt de Mamora. Ils les écrasaient sous forme de farine, et en faisaient une sorte de pain : misérable nourriture !

Une douzaine de machazini du lieu firent l’après-midi une grande fantasia, le jeu équestre bien connu des Marocains, avec fusillade et cris de guerre. Les Chelouh ayant volé un cheval quelques jours auparavant, on devait entreprendre une expédition vers le village des voleurs pour en tirer vengeance. Les braves machazini s’exerçaient pour le combat futur et montraient aux enfants et aux femmes ébahies comment ils voulaient anéantir l’ennemi ; les hommes étaient moins passionnés pour ces sortes de joutes, et les regardaient avec froideur et scepticisme.

L’endroit où nous campions se nomme Tasodi ; dans le voisinage est une petite rivière, Machra er-Remla (Passage du Sable), et tout près de là le tombeau d’un saint. Déjà, le matin, nous avions traversé une place consacrée de ce genre, nommée Lalla Yedo, un des rares exemples d’une sainte musulmane.