Pendant la nuit commença une pluie effroyable, de sorte que, le matin suivant, il nous fut impossible de partir. Le sol argileux était entièrement détrempé, la toile des tentes si pleine d’eau, qu’elle pesait double, et les chevaux auraient été incapables de porter les bagages dans un terrain aussi défoncé. Nous ne pûmes faire autrement que de suivre le conseil du caïd et de demeurer encore un jour pour laisser sécher les tentes. Pendant la nuit, le baromètre anéroïde était tombé de 760 millimètres, qui paraît être le niveau normal de la plaine d’el-Gharb, à 755 ; aussi pouvions-nous nous attendre à la continuation des pluies. La malheureuse population était très joyeuse : elle avait enfin la perspective de pouvoir récolter son blé et son orge.

Presque tout le jour, nous eûmes le caïd avec nous, et il nous conta beaucoup d’histoires, en se plaignant surtout des Chelouh. Mais il serait absolument faux de considérer ces Berbères uniquement comme des voleurs et des brigands. Ils sont très paisibles dans l’intérieur de leur pays, et beaucoup plus hospitaliers pour les étrangers que les Arabes, à moins que ces voyageurs ne se présentent avec des recommandations du sultan et accompagnés de machazini. Ils ne veulent rien savoir de leur souverain, et pillent régulièrement les voyageurs officiels toutes les fois qu’ils tombent entre leurs mains. Comme je voyageais sous l’escorte de machazini et avec une lettre du sultan, il me fallait éviter leur territoire et faire un grand détour pour aller vers Rabat. Le chemin le plus court est interdit au sultan lui-même.

Le 27 janvier, nous quittâmes ce douar. Il avait plu de nouveau la nuit, mais le soleil apparut de bonne heure, et, quand les tentes furent sèches, nous pûmes partir. Nous traversâmes quelques petites rivières du bassin du Sebou, et vers onze heures nous arrivâmes, en allant vers le nord-ouest, au grand douard de Sidi-Ayech, dont le caïd Bous el-Ham nous donna comme escorte six hommes bien armés, à cause de l’insécurité de la route. Nous prîmes ensuite la direction sud vers les pentes nord de la Mamora, cette grande forêt de chênes-lièges habitée par des Chelouh. Le terrain devint accidenté ; nous dûmes franchir de petits torrents desséchés, et mes soldats fouillaient les broussailles de tous côtés, pour découvrir les coupeurs de routes qui auraient pu s’y trouver. Ces machazini affectaient beaucoup de courage, faisaient fantasia en terrain plat, gaspillaient leur poudre, et diminuaient les ennuis de la route. En route, nous rencontrâmes quelques étrangers qui allaient de Rabat à Fez : c’étaient le consul américain de Casablanca (Dar el-Beïda), petit port en voie de développement, et le fils du consul américain de Tanger ; ces messieurs avaient évidemment entrepris un voyage d’affaires.

Vers trois heures nous fîmes halte dans un douar voisin de l’oued el-Fouarad ; tout le pays porte le nom de Génitra. Le caïd Bouasa ben Hassan nous reçut fort amicalement ; il resta toute la soirée avec nous et nous conta une foule de détails sur l’administration de la justice marocaine et sur la conduite des Juifs ; si une partie seulement de ce qu’il nous dit est vraie, je comprends la haine et le mépris des Mahométans pour les Juifs espagnols, qui, en dépit de toutes les persécutions, ont su se rendre indispensables chez eux. Ici également, les habitants sont très pauvres ; ils ont beaucoup à souffrir des Chelouh de la Mamora, qui du reste sont aisés ; aussi y a-t-il des luttes continuelles entre ces deux peuples.

Dans le voisinage de notre village, mais déjà sur le territoire des Chelouh, est une petite colline, couverte de chênes-lièges, nommée Koutiel el-Madan, dans laquelle doivent se trouver des minerais de plomb, de cuivre et d’argent ; une ancienne galerie de mine a dû y exister, mais aujourd’hui le tout est ruiné ; je ne pus malheureusement visiter ce point à cause des Berbères.

La pluie avait cessé, et le matin du 28 janvier il fit très frais : nous n’avions que 6 degrés ; une rosée extrêmement forte avait mouillé les tentes pendant la nuit, et les avait rendues fort lourdes. Nous avions aujourd’hui à faire notre dernière marche avant d’arriver à la mer. Il faisait chaud, le chemin passait sur les pentes de la forêt de Mamora en décrivant une petite courbe vers le sud-ouest ; à un moment il fallut traverser une partie d’épaisse forêt, et mes gens furent en grand émoi, quoique nulle créature humaine ne parût. J’étais seul avec mes interprètes et les serviteurs pris à Fez ; les machazini nous avaient quittés, sans doute par crainte des habitants d’un douar placé devant nous, avec lesquels ils avaient eu autrefois une querelle et qui les auraient probablement attaqués. Nous avançâmes donc lentement et en silence, à travers la forêt de chênes, fusils et revolvers à portée de la main, jusqu’à ce que nous eussions enfin atteint la plaine.

Nous étions dans un terrain rempli d’étangs et de fondrières, avec de nombreux oiseaux ; c’est une région visitée volontiers par les chasseurs, qui ont ici une chasse abondante en hérons, en canards sauvages et en autres oiseaux d’eau ou de marais. C’est par erreur que sur les cartes on représente toute la Mamora comme une grande contrée de marais ; la majeure partie est couverte de collines et de forêts de chênes ; ce n’est que sur ses lisières nord et ouest, dans le voisinage de la mer, que se trouvent des étangs.

Vers quatre heures de l’après-midi, nous entrions dans l’antique ville de Selâ, séparée de Rabat par une rivière. Nous dressâmes les tentes sur une prairie ravissante en dehors de la ville, d’où nous avions une vue magnifique sur les rochers au-dessous de nous et sur la mer, depuis si longtemps désirée et toujours belle. J’envoyai un serviteur au gouverneur de la ville : il nous offrit une maison, que je résolus d’occuper seulement le jour suivant. La soirée était si belle au bord de la mer, à peine agitée, que je ne pus me décider à la passer enfermé dans les murs de la ville et sous la surveillance de Maures défiants.

Le gouverneur envoya du reste, ce qui n’est pas l’usage dans les villes, une mouna abondante pour les animaux et les hommes, et en outre quatre sentinelles destinées à nous protéger contre les vols. Heureux en tous points, nous goûtâmes les charmes de cette soirée magnifique, en remerciant l’heureux destin qui encore une fois nous avait permis de parcourir sans malheurs une partie, et non la moindre, de notre itinéraire.

Le matin suivant, nous entrions dans la ville ; le gouverneur m’avait donné une très jolie petite maison, où nous fûmes vite installés. L’amil, à qui nous fîmes une visite, était un vieillard plein de bienveillance, qui avait évidemment plaisir à loger une fois un Roumi dans sa ville. Selâ est en effet un lieu sacré, où nul infidèle ne peut habiter. En réalité, tous les étrangers ont l’habitude de loger à Rabat, de l’autre côté de la rivière, et de ne passer que les journées à Selâ.