Je fus invité à un repas en même temps qu’Hadj Ali et un Nègre survenu par hasard : il appartenait au temple de la Mecque et faisait une tournée d’aumônes au Maroc. C’était du reste un homme distingué et qui était fort respecté : il connaissait très bien les écrits musulmans et commença aussitôt avec Hadj Ali une discussion très vive sur certains passages du Coran ; l’amil, lui aussi, savait lire et écrire et prit part à cette discussion religieuse. Le saint Nègre de la Mecque avait eu du reste un accident le jour de son arrivée à Selâ : il était tombé de cheval et devait s’être grièvement blessé, car il boitait très fort. On dit que ces pieux vagabonds rapportent des sommes assez importantes au trésor toujours besogneux de la Mecque, et notre compagnon de table paraissait être ravi de sa mission au Maroc. Ils agissent encore d’une autre façon dans l’intérêt du sanctuaire, en incitant les croyants à y faire des pèlerinages ; la distance est grande pourtant du Maghreb, le lointain Ouest, jusqu’au lieu de naissance du Prophète, mais les pèlerins modernes ne dédaignent pas d’user des bateaux à vapeur pour atteindre leur but plus rapidement et plus sûrement que par une marche de plusieurs mois. On trouve donc au Maroc assez de gens qui portent le titre d’Hadj (pèlerin) et qui ont fait leurs dévotions au tombeau du Prophète.
Nous pouvions prendre quelques jours de repos, et je les employai à visiter les deux villes de Selâ et de Rabat. Comme je l’ai dit, ces deux localités ne sont séparées que par une rivière, l’oued el-Bouregreg, qui sort des collines de Mamora, dans le voisinage, et se jette dans la mer après une course de peu de durée. Un grand banc de sable s’est formé devant cette embouchure, aussi l’entrée des navires est-elle très dangereuse. On dit que jadis cette barre n’existait pas et que la navigation était prospère. Aujourd’hui il n’arrive par mois que deux ou trois vapeurs, et ils ne peuvent pas toujours débarquer leurs marchandises et leurs passagers. Les navires se tiennent au loin dans une rade ouverte, et même dans le port ils sont souvent mis tout à coup en péril par les lourdes vagues de l’Atlantique, arrivant subitement, par les temps les plus calmes ; the big swelling from the west[19] peut jeter facilement les navires sur le sable de la côte. En outre cette côte est le matin souvent couverte d’épais brouillards, très dangereux pour les navires, de sorte qu’ils trouvent ici la plus médiocre des places d’ancrage et qu’il n’y a pas à s’étonner que Rabat-Selâ diminue chaque jour d’importance et que les négociants européens se dirigent vers d’autres endroits, surtout Dar el-Beïda, où se trouve un port un peu meilleur. En général la côte atlantique du Maroc est très défavorable à la navigation, et, comme le gouvernement ne fait absolument rien pour l’amélioration ou l’établissement de ports, le commerce ne peut progresser beaucoup.
Selâ était autrefois connu comme le plus grand nid de pirates du Maroc, et l’on trouve aujourd’hui incompréhensible que, pendant des siècles, ces corsaires aient été la terreur des nations maritimes, les Anglais y compris.
La ville, qui se dresse sur une colline rocheuse et basse, est fortement couverte par des murs et des bastions. Son nom est hébraïque et signifie « Roche » ; il se retrouve très souvent dans les colonies phéniciennes, à cause de leur situation sur une hauteur rocheuse. Dès la plus haute antiquité il a dû y avoir une colonie dans cet endroit, qui serait très favorable si on avait arrêté l’ensablement de l’embouchure du Bouregreg. Pline dit déjà que les fabriques de pourpre avaient leur principal siège dans ce pays, et encore aujourd’hui c’est de là que viennent les plus beaux tapis, aux couleurs éclatantes, répandus dans tout le Maroc.
Selâ ne fait pas un tout avec Rabat, mais elle a son amil particulier : comme c’est un lieu sacré, et que tous les étrangers en sont exclus, à l’exception de quelques familles juives, elle n’a jamais eu l’importance de l’industrieuse Rabat, sa voisine. Les Espagnols et les Portugais ont occupé Selâ pendant quelque temps ; leur influence est visible dans la disposition des rues et même dans la construction de quelques maisons. A l’est de Selâ se voient encore les puissants arceaux d’un grand aqueduc, attribué aux « Romains », et qui est ruiné aujourd’hui ; on n’entretient plus que les fortifications, dans la pensée folle qu’elles pourraient résister aux projectiles de vaisseaux ennemis. Une seule canonnière moderne mettrait toute la ville en ruines.
Selâ peut à peine avoir un peu plus de 10000 habitants ; elle a plusieurs écoles ou mosquées, car on s’y occupe plus de « science » que de commerce. Quantité de jolis jardins existent au dehors comme au dedans de la ville, et l’on en tire beaucoup de sortes de légumes, pour l’alimentation de Rabat ; les navires qui s’y arrêtent se ravitaillent aussi volontiers en vivres frais.
Rabat, située sur la rive gauche de la rivière, est, sous tous les rapports, plus importante que sa voisine. Sa situation vue de la mer est extrêmement pittoresque. Sur un rocher calcaire s’élevant verticalement des flots se montrent les puissantes fortifications de la kasba, d’où descendent des murailles hautes et solides qui embrassent toute la ville, de sorte que le côté de la terre est aussi complètement protégé. De grands bastions, avec de grosses pièces, couvrent la ville contre l’approche des navires étrangers, et une double muraille fort étendue la protège contre les surprises des bandes de Berbères farouches des forêts du Mamora ; la dernière enceinte renferme un immense espace vide, où souvent sont campés des milliers de soldats formant l’escorte du sultan. Lors du voyage de Fez à Marrakech qu’il entreprend presque chaque année, le sultan passe volontiers quelque temps à Rabat ; alors la population souffre durement des dépenses qu’entraînent pour elles les voyages de ce souverain, plus redouté qu’il n’est aimé. Il a à Rabat deux grands palais, très bien ornés à l’intérieur et qui doivent contenir une foule d’antiquités et de produits de l’art et de l’industrie marocains. Rabat avait jadis un rang tout à fait à part dans l’empire du Maroc, et même aujourd’hui c’est encore une des places les plus importantes pour l’industrie indigène. La fabrication de magnifiques tapis, de dessins très originaux et de coloris très vif et très varié quoique plaisant à l’œil, s’y fait sur une grande échelle. La laine et la couleur sont fabriquées sur place, et les tapis eux-mêmes ne sont pas confectionnés dans de grands ateliers, mais chez des ouvriers voués de père en fils à cette industrie.
On trouve souvent sur les tapis anciens des tons tout à fait admirables, surtout dans les divers dérivés du rouge ; malheureusement l’emploi plus économique des couleurs d’aniline prend maintenant le dessus d’une manière inquiétante. Presque tous les tapis faits aujourd’hui déteignent quand on place une main humide sur certaines teintes rouges. Les tapis vont de Rabat dans toutes les directions de l’empire ; ils sont rarement transportés en Europe, où les produits du véritable Orient dominent sur le marché. En outre, on fait à Rabat des nattes de paille et de jonc d’après de jolis dessins, toute sorte d’étoffes de laine pour les vêtements en usage dans le pays, les objets en cuir les plus divers, ainsi que de la poterie. Cette dernière est fabriquée à Fez en plus grande quantité et dans de meilleures conditions. Tous ces articles sont exclusivement destinés au pays et ne peuvent être exportés, de sorte que la ville est tout à fait sans importance sur le marché du monde. A la vérité, il y a à Rabat quelques maisons de commerce européennes, mais en raison de la difficulté du port elles n’ont pas une situation bien favorable. Elles importent les articles nécessaires qui ne sont pas fabriqués dans le pays même, le thé, le sucre, les bougies, les draps et toute espèce de marchandises peu encombrantes ; l’exportation est sans importance et se borne presque à des peaux, des laines, des os et des légumes.
Les relations postales avec l’Europe par Tanger sont entretenues une partie de l’année au moyen d’un messager, qui pendant les mois d’hiver ne fait, il va sans dire, que rarement ce voyage ; il arrive fréquemment que les vapeurs anglais et français qui desservent régulièrement le port sont dans l’impossibilité de mettre un canot à la mer pour déposer le courrier à terre. Les Arabes, quoique assez bons marins, ne peuvent pas davantage pousser leurs grandes barcasses, qui ont souvent vingt rameurs, par-dessus la barre si dangereuse, de sorte que le vapeur s’éloigne sans s’être mis en relation avec la ville et débarque ses passagers, s’il en a, à l’endroit où il peut les déposer.
Rabat a au moins 25000 habitants, dont un sixième environ sont juifs ; en fait d’Européens, il y en a à peu près une centaine, dont la plus grande partie sont de petits commerçants espagnols et portugais. Quelques consulats existent aussi à Rabat ; le consul anglais, M. Frost, arbore aussi le pavillon allemand ; j’eus soin d’aller le voir. A la suite de cette visite, un jour deux messieurs se firent annoncer chez moi ; je lus sur leurs cartes les noms d’Abdoul-Kerim et de Nasr ed-din ; elles portaient également qu’ils étaient chevaliers ou officiers du Nicham-Iftikkar de Tunisie. Au premier abord, je reconnus en eux deux Européens, envers qui la prudence serait indispensable sous tous les rapports. L’un d’eux, jeune homme blond à moustache et de vrai type anglais, parlait, outre le français et l’anglais, fort bien l’arabe ; il portait les vêtements du pays, sur lesquels sa décoration ressortait d’une façon bizarre. D’après sa conversation, il avait fait de nombreux voyages en pays mahométans, avait pris une part quelconque à la guerre turco-russe, peut-être comme agent diplomatique secondaire, et vivait alors à Rabat, nul ne savait de quoi. L’autre personnage, qui se nommait Nasr ed-din, était aisé à reconnaître à première vue pour un Français ; mais il voulut me persuader qu’il était Turc, et qu’il avait été élevé en France dès sa première jeunesse, et ne savait pas sa langue pour ce motif, etc. Ces deux honnêtes personnages, qui s’étaient installés à Rabat avec des femmes et des serviteurs arabes, dans une maison louée par eux, venaient me voir pour deviner mes plans. L’Anglais, qui se dévoila plus tard pour un ingénieur nommé Grant, entra comme une bombe chez moi en me disant qu’il avait appris que je voulais aller à Timbouctou. Il s’offrit alors à m’accompagner, ou tout au moins à faire route commune. Son compagnon Nasr ed-din avait, prétendit-il, beaucoup d’argent. Je déclarai très posément à ces messieurs que je ne pensais pas à Timbouctou, mais seulement à des excursions géologiques dans l’Atlas. Ils me quittèrent sans être convaincus et tentèrent ensuite de persuader mon compagnon Hadj Ali d’aller avec eux à Timbouctou. Mais Hadj Ali trouva leur conduite un peu trop singulière pour pouvoir se résoudre à m’abandonner.