Depuis quelques semaines, plusieurs instructeurs français et un médecin militaire se trouvaient à Rabat ; je fis bientôt leur connaissance. Ils se sont engagés comme instructeurs de l’armée marocaine ; mais jusqu’ici les soldats qu’ils auront à instruire à Rabat manquent complètement. Il n’y a pas un askar (homme de l’infanterie régulière) ; on attend ici la garnison d’Oujda, ville de la frontière algérienne, et jusqu’à son arrivée messieurs les instructeurs peuvent passer leur temps comme ils l’entendent. Je rencontrai également à Rabat l’une des personnes que j’avais connues à Tanger, de sorte que mes jours de repos se passèrent rapidement et agréablement. Tous ces messieurs étaient étonnés de ce qu’on m’eût permis de loger dans cette ville fanatique de Selâ. Soit qu’une révolution ait eu lieu dans les idées de la population et l’ait rendue plus indifférente qu’autrefois ; soit grâce à la lettre de recommandation, très pressante il est vrai, du sultan, bref j’ai parcouru fréquemment les rues, j’ai été souvent seul à Rabat, sans être le moins du monde inquiété par le peuple. Nous nous étions très commodément installés dans notre jolie maison et nous avions chaque jour la facilité d’acheter au marché de la viande et du poisson frais, des légumes, du pain, du beurre, etc. ; mon serviteur Ibn Djeloul, de Fez, avait pris avec la meilleure volonté et le plus grand succès les fonctions de cuisinier.
Les environs immédiats de Rabat, particulièrement les bords de la mer, sont très beaux ; quelques cavernes surtout, creusées dans les falaises, sont curieuses et offrent le même aspect que les grottes d’Hercule au cap Spartel. Le peintre autrichien Ladein, récemment assassiné au Maroc, était resté longtemps à Rabat et avait pris de nombreuses esquisses des environs.
A quelques kilomètres de la ville se trouvent les ruines d’une antique cité, dont l’examen détaillé serait bien à souhaiter dans l’intérêt de la science. Mais ce serait fort difficile pour un infidèle, car il y a de nombreuses tombes sacrées, provenant de sultans ou d’hommes célèbres ; quelques inscriptions qui doivent encore y exister sont certainement d’un grand intérêt historique. Maintenant toutes ces tombes sont en ruines, et cependant le gouvernement donnerait difficilement à un étranger la permission de bouleverser la terre de ce saint lieu.
Rabat a une grande tour de mosquée, carrée et qui est l’un des plus beaux monuments de l’ancienne architecture mauresque. C’est la tour de Hassan, qui vaut la célèbre Giralda de Séville et la Koutoubia de Marrakech. Malheureusement la tour de Rabat est beaucoup moins bien entretenue que les deux autres, qu’elle égale par sa forme et son ornementation. Les Arabes racontent que ces trois tours ont été construites à peu près à la même époque par des esclaves chrétiens et sur les plans d’un seul et même architecte. Le peu de soin qu’on accorde au Maroc à des souvenirs semblables, et le manque de tout sentiment artistique font craindre qu’on ne laisse tomber en ruines cette merveille, ainsi que les murs des palais et des mosquées du voisinage, d’autant plus qu’à Rabat les relations avec les Européens diminuent chaque jour d’importance : ils ne recherchent en effet que les places de commerce où se trouve un ancrage suffisant pour leurs navires.
Les marchés hebdomadaires de Rabat sont très fréquentés et extrêmement animés. Ils ont lieu sur une grande place en dehors de la ville, entre les deux longues murailles extérieures dont j’ai parlé. On y trouve tous les objets possibles : des chevaux, des mulets, des chameaux, des bœufs, des moutons et des chèvres, toute sorte de produits des champs et des jardins et, en général, les articles d’alimentation les plus divers, puis des vêtements et des étoffes, des armes, des bijoux, etc., et enfin des esclaves. Malgré la présence à Rabat de tous les consulats possibles, on y vend encore publiquement des esclaves hommes et femmes. Ce sont exclusivement des Nègres et des Négresses, originaires surtout du Soudan. Du reste, il ne faut pas donner à ce nom d’esclave un sens qui rappelle les récits plus ou moins exagérés des misères de leurs pareils en Amérique ; au Maroc, ce sont des serviteurs qui sont bien nourris et bien traités et qui prennent assez souvent dans la maison une place très influente. Le propriétaire a d’ailleurs le droit de vendre ces serviteurs et ces servantes quand il le juge convenable, et en charge d’ordinaire un marchand quelconque. Je m’informai, par curiosité, du prix d’une Négresse accompagnée d’un enfant déjà grand : on en demanda soixante douros. Evidemment l’impression ressentie est pénible, quand on voit ces créatures humaines assises sur le marché et attendant qu’un acheteur veuille d’elles. Mais il ne faut pas supposer chez ces gens les mêmes sentiments de dignité humaine et d’amour de la liberté qui se sont développés chez nous. La situation des esclaves blancs, dans l’extrême civilisation européenne, est certainement beaucoup plus triste et plus malheureuse que celle des noirs dans les pays mahométans.
La plus grande partie des articles étant vendus aux enchères sur les marchés du Maroc, cette circonstance y entraîne une très grande animation. Des gens désignés pour cela et soumis à un contrôle promènent, avec de grands cris, un article quelconque, une djellaba, un tapis, un fusil ou autre chose, et invitent la foule à faire des offres. Après chaque enchère, le crieur s’adresse au vendeur pour lui faire part du prix atteint, et, quand il paraît suffisant, le marché est conclu. Les ventes sont encore plus animées dans les places destinées aux chevaux et aux mulets. Des maquignons particuliers font subir aux chevaux mis en vente toute sorte de préparations et vantent leurs avantages de la façon la plus prolixe, en les poussant à l’allure la plus folle, à grand renfort de lourds éperons en fer, pour attirer les chalands. Les commissaires du marché régularisent la vente, comme à Fez, et prélèvent pour l’État une certaine taxe. Des baladins, des danseurs, des chanteurs et des charmeurs de serpents donnent des représentations publiques et trouvent un public nombreux ; au milieu de la foule rôdent des Juifs espagnols, offrant à vendre toute espèce de petite mercerie ; des femmes arabes du pays appellent les passants en leur présentant une paire de maigres poulets ou quelques œufs, et le cafetier s’occupe de servir sa nombreuse clientèle. Ces marchands de café sont une spécialité marocaine. Ils se promènent avec leurs petits fourneaux dans tout le pays, et, partout où un certain nombre de gens se trouvent rassemblés, ils préparent leur café noir, très fort et très sucré, et l’offrent dans de petites tasses élégantes.
En général, chez les Arabes, ces réunions populaires sont très calmes ; les querelles ne sont pas très fréquentes et, quand elles se produisent, ne sont ni sérieuses ni dangereuses par leurs suites. Cela tient précisément à ce que les Marocains n’usent d’aucune boisson alcoolique ; ils aiment, il est vrai, à fumer une pipe de kif (hachisch), et le vice des fumeurs de chanvre est très répandu, surtout parmi la population pauvre.
En la plupart des villes on rencontre dans des quartiers écartés de petites boutiques où les fumeurs de kif se rassemblent. L’effet de cette plante est tout à fait nuisible pour le système nerveux. J’ai souvent eu à mon service des gens voués à cette passion. C’étaient les meilleurs et les plus complaisants des hommes jusqu’au moment où ils devaient fumer leur kif. Le pire de cette habitude est qu’une fois prise on ne peut s’en défaire, et que l’on doit avoir de temps en temps son ivresse de kif. Chez la plupart elle s’affirme d’abord par une gaieté exubérante, pendant laquelle ils font les choses les plus enfantines et les plus absurdes. Entre Tanger et Fez j’avais un conducteur de chevaux qui d’ordinaire faisait un très bon service, mais pendant ses ivresses de kif il montrait la plus grande obstination. Au début de ses crises survenait un rire sans raison, qui provoquait les plaisanteries de ses camarades ; il était tourné en ridicule, ce qui le rendait querelleur ; il renonçait au travail, se jetait à terre, de sorte que les machazini devaient le pousser de force. Quand il se voyait contraint à marcher, il commençait à pleurer, se lamentait sur sa dépravation et, arrivé au bivouac, cherchait une place tranquille où il pût cuver son ivresse. Le jour suivant, il était encore abattu, mais faisait pourtant volontiers son travail, jusqu’à ce que, au bout de quatre ou cinq jours, la crise reparût. Naturellement cette passion agit sur l’organisme, et tous ces gens ont des mines plus ou moins défaites. Le kif a certainement une influence excitante, et les gens qui font des travaux pénibles sont momentanément excités et fortifiés par lui, de même que chez nous les buveurs d’alcool ; les conséquences funestes ne se montrent que plus tard.
Danseuse marocaine.