Je me souviens d’avoir vu dans mon premier voyage en Afrique (c’était dans l’ouest de l’Afrique équatoriale) les Nègres chercher aussi à se fortifier en fumant du chanvre. Le maniement des rames sur de grands canots dans le torrentueux Ogôoué était très pénible. Mes gens s’arrêtaient souvent, pour deux minutes seulement, et faisaient circuler la pipe de ljamba, nom du chanvre dans ce pays. D’habitude, le chanvre était mêlé à du tabac ; chacun aspirait deux fois au bout d’un long tuyau (nervure médiane creusée d’une grande feuille de bananier), et, fortifié d’une manière surprenante, continuait à lutter contre le violent courant du fleuve. Comme ces gens sont rarement de grands fumeurs, je n’ai jamais remarqué parmi eux les effets nuisibles du chanvre.


CHAPITRE VII

DE RABAT A MARRAKECH.

Départ de Rabat. — Kasba Tmera. — La tribu des Sebbah. — F’dala. — Rivières de la côte. — Ruines de F’dala. — La tribu des Chaouia. — Voyage du sultan. — Adieux à la mer. — Kasba Rechid. — Mouna. — Couscous. — Manière de manger. — Rochers calcaires. — Le caïd Zettat. — Bruits de guerre. — Grand jardin d’orangers. — Source de Bouita. — Kasba Ouled Sidi ben Tanit. — Ruines. — Terrain montagneux. — Kasba Meskin. — Étudiants mendiants. — Mouflons. — Consultations médicales. — Violente pluie. — L’oued Oumerbia. — La tribu des Cheragra. — La kasba Kelaa. — Une belle maison. — Irrigations artificielles. — Méfiance. — Es-Senoussi. — Les montagnes. — Vue de l’Atlas. — Montagnes de basalte et de granit. — Plaine de Marrakech. — Arrivée à Marrakech.

Le 3 février 1880 je partis de Rabat pour gagner la résidence actuelle du sultan, la plus grande ville marocaine, Marrakech. Déjà, la veille au soir, nous avions quitté Selâ et je passai la nuit dans la maison d’un Français que je connaissais depuis Tanger, et qui se trouvait là pour son commerce de bestiaux. L’amil de Rabat ne se montra pas aussi prévenant que celui de Selâ ; par suite du commerce fréquent des Européens il était habitué évidemment à faire un accueil moins favorable aux demandes qui lui étaient adressées, et ce ne fut que sur mon insistance qu’il m’envoya un machazini, suivi bientôt d’un second ; encore avaient-ils uniquement pour mission de m’accompagner jusqu’au prochain bivouac et de revenir aussitôt après. Nous traversâmes la porte sud de la ville, nous franchîmes le grand soko (place du marché), et bientôt nous eûmes derrière nous les deux grands murs extérieurs qui doivent couvrir Rabat contre une attaque venant de terre et dirigée par les Chelouh guerriers des forêts du Mamora. Puis nous reprîmes la direction du sud, qui est parallèle au bord de la mer, sur un plateau calcaire couvert de touffes de palmier nain. A une heure de Rabat se trouve la kasba Tmera, d’où part un aqueduc qui approvisionne la ville d’eau potable. Vers onze heures nous fîmes une petite halte, puis nous continuâmes la marche, par une chaleur torride, à travers des plateaux calcaires escarpés et des amoncellements de sable en forme de dunes. Vers une heure nous traversions le petit oued Ikem, étroit et roulant peu d’eau à son embouchure dans la mer, et nous tournions ensuite vers l’est dans l’intérieur du pays, pour dresser nos tentes, un peu après deux heures, dans un grand douar de la tribu de Sebbah, cheikh Hadj Abdoullah (Diar er-Rab). Ces gens nous firent mauvaise mine et prétendirent être très pauvres ; ils envoyèrent à contre-cœur une petite mouna. Nous dûmes déployer toute notre amabilité et chercher à mettre la population de bonne humeur en payant ce qu’elle nous avait fourni. Dans nos tentes se pressaient toujours une foule de gens, auxquels il nous fallait offrir du thé. Quand ils virent que nous n’étions pas venus pour les dépouiller, ils devinrent plus familiers. Le cheikh amena sa petite fille, âgée de sept ans, enfant intelligente, mais gâtée et capricieuse, nommée Hadja ; couverte de vêtements malpropres, elle était pourtant surchargée d’une quantité de grossiers bijoux d’argent, de perles, de corail et de coquilles de cauris. C’était évidemment l’enfant de prédilection du cheikh et, par suite, du douar entier, qui lui permettait toutes sortes de sottises, et se montrait très fier de la prétendue intelligence de l’enfant. Même dans les douars, les femmes sont exclues de la société des hommes, quoique cet isolement ne soit pas aussi strict que dans les maisons des villes. Nous y voyions souvent les femmes et les jeunes filles pauvrement vêtues, le visage à découvert ; elles se livrent à de durs travaux chez ces laboureurs et ces éleveurs de bétail, et ne peuvent s’enfermer aussi complètement que les habitantes des villes. Parmi elles on voit rarement de jolies femmes ; celles du nord du Maroc cisatlantique n’appartiennent pas en général à une belle race. Tandis que celles des villes cherchent à se rendre plus gracieuses par toute sorte de petits artifices de toilette, les femmes des campagnes, par suite de leurs pénibles travaux et du manque de confort, ont bientôt les traits empreints d’un caractère de dureté et ne tardent pas à paraître vieilles avant l’âge.

Marocaine avec son enfant.

Le matin suivant, nous partîmes de très bonne heure ; j’avais dû encore promettre au cheikh du village de lui rapporter de Marrakech un grand burnous de drap bleu, et de le lui revendre à très bas prix. Nous nous détournâmes de nouveau vers la mer et atteignîmes vers huit heures la kasba Sereret ek-Krofel. Ce jour-là notre but est l’ancien port de F’dala, de sorte que le chemin côtoie la mer. Une foule de petites rivières sortent des hauteurs de l’intérieur et se jettent, après un très faible cours, dans l’océan Atlantique. Nous passons d’abord l’oued Cherat et l’oued Bouznik ; près de ce dernier se trouve la kasba el-Hemera, appartenant à la tribu des Sieda ; puis coulent le petit oued er-Raba, avec la kasba Mensouria, dans le pays de la tribu des Znetsa, qui s’étend au loin vers le sud, ensuite l’oued Nfifich (sifflet), assez large ; de là, en une heure, nous atteignons les restes de la ville de F’dala, qui appartiennent aussi à la tribu des Znetsa. Il est grand temps de passer le Nfifich, car un peu plus tard la marée monte et l’on doit attendre longtemps avant que la rivière redevienne guéable, ou sinon faire un grand détour. C’est moins à cause de la hauteur des eaux que ce passage de rivières côtières est dangereux, que de la présence de sables mouvants, desquels les animaux ne peuvent se dégager. Les habitants redoutent avec raison le passage de ces cours d’eau, et l’on fait bien de prendre un guide qui connaisse le pays et qui vous mène, en temps opportun, par l’endroit guéable.

Aujourd’hui F’dala est descendue au rang de simple foundâq (hôtellerie de l’État). A travers des murailles encore conservées en partie, on arrive à un vaste espace, dans lequel, outre quelques misérables bâtiments pour loger les caravanes qui passent, se trouvent encore une quantité de tentes. Nous aurions préféré dresser les nôtres en dehors de la ville, mais, pour plus de sécurité, il fallut nous établir à l’intérieur. Quantité de chameaux, de chevaux et de mulets y étaient déjà campés ; nous cherchâmes une place aussi isolée que possible, mais la grande quantité d’insectes qui y pullulaient nous en rendit le séjour insupportable.