Dans la deuxième moitié de ce siècle, une ville se fonda en cet endroit et prit bientôt un rapide essor, car, de toute la côte marocaine, c’est le point le plus propice à la construction d’un port. Il était alors permis d’exporter des céréales de la plaine si fertile d’el-Gharbia, et c’était surtout une compagnie commerciale espagnole qui avait entrepris à F’dala d’importantes affaires. Cette société, los Cinco Gremios Mayores, de Madrid, reçut la concession de l’exportation des grains par les ports de F’dala et de Dar el-Beïda (Casablanca) et plus tard aussi par celui de Mazagan ; elle construisit à F’dala un magnifique bâtiment de pierres de taille en grès, dont il ne subsiste plus que les murs extérieurs et une belle porte, et il sembla qu’une place de commerce importante allait surgir. Mais, au bout de peu de temps, F’dala, si vite élevée, tombait en décadence ; le commerce passait à Casablanca et à Mazagan, et les beaux bâtiments de la ville, la mosquée, le palais du sultan, la kasba du caïd, les hautes murailles, se changeaient en ruines ; aujourd’hui F’dala est une misérable bourgade d’à peine un millier d’habitants. En dehors de la ville, tout près de la mer, se trouvent également des restes de constructions, probablement dépendances du port ou palais ; on prétend y avoir trouvé il y a quelque temps une table de marbre avec une inscription portugaise ; elle doit être déposée à Mazagan. Le port s’ensabla et, quand les derniers sultans mirent des entraves aux relations des Européens avec le Maroc, en interdisant l’exportation des céréales, ce pays retomba aussi dans sa barbarie primitive ; seuls des bâtiments en ruines rappellent l’incapacité de la population marocaine à faire quelque chose d’un pays riche et fertile en lui-même.

Nous passâmes là une nuit désagréable. Il avait été difficile d’acheter des provisions, et ce ne fut qu’avec beaucoup de peine et après une longue attente que je pus acquérir du fourrage pour les chevaux et les mulets. Le fonctionnaire du sultan étant absent, il fut impossible de rien tirer des serviteurs entêtés et défiants qui étaient demeurés dans la ville. Nous fûmes heureux, le matin du 5 février, de sortir de cette morne bourgade et de pouvoir continuer notre voyage par la fraîcheur matinale.

A une courte distance de la ville nous traversions l’oued er-Rouman (rivière de la Grenade) et, cette fois, sur un pont bien conservé, objet rare au Maroc. Les chemins se bifurquent en cet endroit : l’un continue vers le sud, du côté de Casablanca et des autres ports de l’Océan ; l’autre, que nous prîmes, s’enfonce dans l’intérieur du pays, vers le sud-est. Un pauvre Juif qui s’était joint à nous ces derniers jours et avait cherché avec beaucoup de zèle à se rendre utile, nous quitta ici pour continuer seul son chemin vers Dar el-Beïda.

Le terrain que nous parcourons est un plateau élevé d’environ 40 mètres au-dessus de la mer, et formé de couches calcaires horizontales, qui surgissent souvent de la terre végétale ; il est complètement sans arbres et sans buissons, et n’est garni que de palmiers nains en forme de buissons, et d’un maigre gazon. Cette partie du Gharbia, située le long de la mer, n’est donc pas particulièrement fertile. Ce n’est que dans l’intérieur que cette apparence se modifie. Vers onze heures nous nous arrêtâmes dans le voisinage d’un groupe de douars de la tribu des Znetsa, qui s’occupent beaucoup de culture, ce que nous pûmes constater par les grands espaces bien cultivés qui les entourent. Vers une heure nous fîmes une nouvelle halte à une source d’excellente eau fraîche, Aïn el-Tet, et nous arrivâmes de là, vers trois heures, dans une réunion de douars de la tribu des Chaouia. Dans le voisinage se trouvaient les douars des Medouna, fraction des Chaouia ; nous passâmes la nuit dans un de ces villages, où se tenait justement le marché hebdomadaire. Nous dressâmes nos tentes en dehors de la kasba ; le caïd était malade et se fit excuser ; il nous envoya son chalif et nous fûmes très bien accueillis. Nous dûmes une mouna abondante aux soins du chalif, et, le soir, dix hommes vinrent pour nous garder, puisque je ne voulais pas passer la nuit dans les murs de la kasba. Tout le village respirait l’aisance, et la population ne se montra pas aussi défiante ni aussi entêtée qu’ailleurs.

Chemin faisant, nous rencontrâmes quelques machazini du sultan, avec des chevaux bien chargés. Dans leur paquetage se trouvaient les têtes de cinq rebelles suppliciés. Le sultan va d’ordinaire une fois par an à Marrakech et, comme avant-coureur de son arrivée, il envoie toujours quelques têtes de rebelles pour les accrocher aux murailles d’une maison lui appartenant dans cette ville, en guise d’avis aux mécontents. Cette rencontre annonçait que le sultan ferait bientôt son voyage vers sa deuxième capitale, et la malheureuse population du pays qu’il devait parcourir, et à qui était réservé le bonheur d’héberger Sa Majesté Chérifienne, avec une nombreuse suite et des milliers de soldats, se préparait déjà aux contributions habituelles. Comme toujours, ce sont moins les grands que leur entourage et leur suite, les machazini et les soldats, qui oppriment le peuple, en s’emparant avec un brutal manque d’égards de ce qui lui appartient ; on attend donc toujours avec inquiétude l’arrivée du cortège impérial.

Le jour précédent nous avions dit adieu à la mer, que nous ne devions pas avoir la joie de revoir avant de longs jours. Mon plan était déjà complètement arrêté : je voulais essayer de franchir le Sahara et d’atteindre Timbouctou. Outre que ce problème pouvait paraître presque insoluble, qui pouvait savoir de quelle façon nous reverrions la mer, soit sur l’Atlantique, dans les colonies françaises du Sénégal ou, en descendant le Niger, dans le golfe de Guinée, ou bien encore, en revenant sur nos pas vers la Méditerranée, par un port d’Algérie ou de Tunisie ? J’éprouvai une impression profonde et pénible lorsque, sur les falaises situées entre F’dala et Casablanca, je vis pour la dernière fois les flots puissants de l’Atlantique se briser sur les rochers quartzeux de la côte marocaine : en même temps qu’un navire s’effaçant à l’horizon, je crus voir aussi disparaître les derniers liens qui me rattachaient au monde civilisé.

Pourtant je pensai : nunquam retrorsum. Devant nous, la puissante chaîne de l’Atlas, avec sa nature sauvage et ses habitants indomptés et pillards ; au delà, le désert avec son silence et ses dangers ; puis, comme prix de nos fatigues, Timbouctou, la ville tant de fois désirée, tant de fois approchée et si rarement atteinte ! Mais que devais-je en attendre ? Tandis que Caillé avait voyagé comme un pauvre pèlerin, n’avait pas été reconnu pour un infidèle et s’en était échappé sans avoir eu à y souffrir, le major Laing avait été étranglé, et Barth, après une captivité plus ou moins déguisée, n’avait été relaxé que par suite des instances énergiques du sultan de Bornou, ami des Chrétiens. Mais qu’avais-je pour me protéger ? Une lettre de recommandation du sultan du Maroc et, comme compagnon et interprète, un homme qui cherchait à en imposer par sa parenté éloignée avec Abd el-Kader et par des allures un peu outrecuidantes comme chérif et membre d’une grande secte religieuse ; enfin, la volonté bien arrêtée d’atteindre le but que je m’étais fixé. Serait-ce suffisant pour échapper à tous les dangers contre lesquels avaient échoué les meilleures forces des autres ? telle était la question que je devais me poser à ce moment. ¿ Quién sabe ? dit mon deuxième interprète, et nous continuâmes notre route.

Le matin du 6 février, il était assez tard quand nous pûmes partir. L’aimable caïd nous avait encore envoyé un splendide déjeuner ; du reste, la distance de la kasba voisine où nous devions bivouaquer était très faible, de sorte que nous pûmes retarder notre départ de quelques heures. Après une chevauchée facile par un terrain bien cultivé et fort peuplé, nous arrivions à une heure environ à la grande kasba de Rechid, où nous nous arrêtions.

Notre direction avait été vers le sud-est, et nous avions passé près de différents douars. Les gens du pays appartiennent à la grande tribu des Chaouia, mais ils portent le nom particulier de Herriz. Leur caïd passe pour immensément riche et est beau-frère du sultan. Tout près de la kasba se trouve un tombeau bien conservé et surmonté d’une grande coupole ; le père du caïd, très vénéré pour sa piété, y est enterré. On dit aussi que les trésors de la famille y sont cachés : elle espère que le sultan, qui n’épargne personne en matière d’argent, ne pourra ainsi se permettre de la dépouiller de ses biens.

Nous fûmes très bien accueillis, ce qui se voit toujours à la mouna délivrée et à la manière dont on l’apporte. Pour donner un exemple de la composition de ces mouna, il suffit de dire que, à peine arrivés, nous reçûmes beaucoup de fourrage (paille et orge) pour nos chevaux ; puis vint ce qui nous était destiné, quatre pains de sucre, une livre de thé, quatre livres de bougie et, le soir, un souper si abondant que nous dûmes en distribuer une grande partie. Il consistait en couscous, la nourriture nationale, avec des légumes et de la viande rôtie ; puis des poulets et de l’agneau rôtis ; puis encore quantité de couscous au lait, servi sous forme de bouillie, ou de couscous sec, avec du sucre, de la cannelle, des raisins secs, etc. Tout était en grande quantité ; chaque mets remplissait un ou plusieurs plats, surmontés d’un grand couvercle en forme de chapeau, tissé en jonc, et souvent élégamment orné ; on les sert ainsi. Le couscous est le mets favori non seulement de tous les Marocains, mais encore de populations beaucoup plus méridionales ; à Timbouctou et au Soudan il est généralement répandu : on peut à peine donner la traduction de ce mot. Le couscous se fait avec toute sorte de farine : celle de froment, d’orge, de maïs, de blé noir et même, au Soudan, de sorgho. On mouille légèrement cette farine, et les femmes la pétrissent ensuite, par un mouvement particulier du plat de la main et des doigts, en petits grains dont le volume approche du gros gruau : d’ordinaire on tamise toute la masse. Ce couscous grossier est alors séché au soleil, pour se durcir. Quand on veut le préparer pour l’alimentation, on ne le cuit pas, mais on le soumet à l’action de la vapeur d’eau : pour cela on a des vases spéciaux, en terre ou en fer, qui sont remplis d’eau ; en dessus est placé un deuxième vase, plus petit, percé de trous ; puis le tout est recouvert et mis sur le feu. Il faut assez de temps pour que le couscous soit suffisamment cuit par la vapeur. Il est alors placé sur les plats à ce destinés, et arrosé souvent de sauce au safran : on y dispose de la viande et des légumes en manière d’ornements, et on le mange ainsi, seulement avec les doigts de la main droite. Les Arabes ont une dextérité particulière, que les étrangers ne peuvent acquérir facilement, pour rouler cette masse spongieuse en petites boules et pour les introduire dans leur bouche sans qu’il en tombe quoi que ce soit sur la terre ou sur les vêtements. Les Marocains avalent des masses énormes de ce mets favori ; j’ai constaté qu’il rassasie vite, mais qu’il ne tient pas à l’estomac ; aussi, peu de temps après en avoir mangé, j’avais faim de nouveau. Pour rôtir les viandes, on se sert d’huile d’olive et, dans le sud du Maroc, d’huile d’argan et de beurre. Ce dernier est un peu suspect, car on n’emploie que du beurre fondu, conservé pendant des mois dans des sacs en cuir et qui prend souvent un fort goût de rance : mais le Marocain le préfère ainsi et dédaigne le beurre frais, qu’il me fallait commander exprès quand j’en désirais. Au Maroc on cuit partout du pain de farine de froment, très beau à la vérité, et sous forme de petites miches plates. Les poulets sont très abondants ; on ne mange des œufs que rarement ; la viande est surtout celle de la chèvre et de l’agneau, et plus rarement du bœuf. On sait que le porc est sévèrement interdit. La viande d’agneau est excellente et bien préférable à celle de bœuf. Pendant le repas, le Marocain ne consomme jamais de boissons fermentées, mais seulement de l’eau ; avant de manger, on boit d’ordinaire du thé vert de Chine fortement sucré et assaisonné d’une plante des menthoïdées. Après le repas, les Marocains se lavent les mains avec de l’eau chaude et du savon ; ils se rincent également la bouche, mais ne connaissent pas l’usage des serviettes. Comme preuve d’une bonne éducation, quand l’hôte est satisfait de son repas, il le fait savoir par un bruit énergique partant des profondeurs de son estomac. Ce bruit, que nous évitons avec tant de soin, est au Maroc une coutume générale, et l’on y acquiert une virtuosité extraordinaire dans la production de ce phénomène naturel. Cette sorte de quittance de l’hospitalité accordée remplace en quelque sorte les visites de digestion en usage chez nous et dont les Marocains rient probablement aussi fort que nous de leurs habitudes.