Le matin du 7 février, nous quittâmes cette kasba pour nous enfoncer plus avant vers le sud-est. Il faisait chaud, nous eûmes vers midi 27 degrés centigrades à l’ombre, et le pays était complètement privé d’arbres. En traversant un terrain plat bien cultivé, et en passant devant plusieurs douars et tombeaux de marabouts, nous atteignîmes, vers une heure, une chaîne de collines basses, allant du nord-est au sud-ouest, et constituée par des couches calcaires horizontales. C’était le même calcaire foulé déjà plusieurs fois par nous, mais qui était généralement couvert d’humus. Ici il forme des collines au-dessus de la plaine, de sorte qu’il semble que toute la contrée ait dû être un haut plateau calcaire, détruit et entraîné dans la suite des temps par les agents naturels : il n’en resterait que quelques débris. Après avoir franchi cette chaîne, nous vîmes devant nous les douars et la petite ville du caïd Zettat, qui appartiennent aussi à la tribu des Chaouia. L’ensemble produisait une impression agréable ; de grandes et belles maisons, de beaux jardins, une large place entourée de murs pour les caravanes ; un aimable caïd qui nous reçut fort bien, tout cela fit de cet endroit un campement agréable. Le caïd se tint longtemps près de nous, nous demandant avec curiosité des nouvelles d’Europe et nous racontant mystérieusement que de grands envois de poudre auraient été faits de Marrakech vers Tétouan, en passant par ici. Il nous confia ensuite, naturellement sous le sceau du plus profond secret, que le sultan avait déclaré la guerre, il ne savait à qui, à l’Espagne ou à la France ! Évidemment tous ces récits étaient de simples contes ; probablement l’un des deux États avait soulevé quelque question de frontière, comme il arrive souvent, et le sultan se trouve si peu en sécurité dans ce cas, qu’il entreprend toute sorte de choses inutiles ; il se fait petit d’ailleurs, car il sait bien qu’il aurait le dessous et que son existence ne dépend que de la jalousie qui existe entre l’Angleterre, l’Espagne et la France.
Le matin suivant, nous visitâmes le magnifique jardin d’orangers du caïd. C’était un admirable spectacle que ces milliers d’arbres, et l’or de leurs fruits odorants tranchait en vigueur sur le vert foncé des feuilles. Comme il n’y a aucun moyen d’exporter le superflu de ces oranges, une grande quantité doit nécessairement se pourrir. Ces fruits sont à très bon marché dans le pays, et un jardin d’orangers aussi étendu n’est, à vrai dire, que d’un très petit rapport. Je n’ai jamais compris pourquoi on n’extrait pas l’huile contenue dans les écorces d’orange ; les Marocains ne paraissent pas se douter qu’elle a une certaine valeur.
Nous continuons à chevaucher vers le sud-est et nous atteignons, une heure et demie après, la source de Bouita en même temps que les ruines d’une vieille kasba. L’eau de cette source a une grande renommée, et, quand le sultan passe en ce point lors de son voyage à Marrakech, il en fait prendre des provisions dans ses outres. Vers une heure nous quittons le grand chemin (ou plutôt la direction principale, car au Maroc il n’y a pas de routes) qui conduit à la kasba Meskin, et nous nous dirigeons plus à l’est, vers la kasba Ouled Sidi ben Tanit, où nous arrivons vers trois heures. Le caïd est absent, ou ne veut pas se montrer ; la population est très inhospitalière et, au début, ne veut même pas nous permettre de dresser nos tentes. La kasba et le village sont complètement neufs, les maisons ne sont pas toutes terminées, et nous voyons encore les ouvriers occupés à battre les murs d’argile, en chantant un air monotone. Plus tard nous apprenons que le caïd est d’une famille de chourafa, c’est-à-dire plus vaniteuse, plus méfiante et plus inabordable que tous les autres Arabes ; la conduite du caïd s’étend à ses subordonnés et rend notre séjour fort désagréable. Ce n’est que fort tard que les efforts de Hadj Ali et ceux du machazini qui nous escorte nous font obtenir l’indispensable.
Notre but le plus proche était la kasba Meskin (Pauvre) ; nous y arrivâmes dans l’après-midi du jour suivant. Nous avions passé près du tombeau du marabout Sidi Sechan ; dans le voisinage se trouvent les ruines d’une ancienne ville arabe ; il y existe encore, en grandes quantités, des restes de murailles et de pierres taillées. Je ne pus malheureusement rien apprendre sur cette ville ; elle a été probablement détruite jadis par un sultan, pour punir des habitants rebelles.
Ce jour-là, notre chemin conduisait sur un parcours assez accidenté et à travers de nombreuses petites collines entre lesquelles s’étendaient gracieusement des prairies d’un vert tendre, avec de magnifiques tapis de fleurs. Par suite de la pluie des jours précédents, la végétation s’était rapidement développée. Déjà la veille nous avions aperçu tout au loin les montagnes couvertes de neige de la puissante chaîne de l’Atlas, et ce jour-là nous nous en étions approchés un peu plus.
Le caïd de la kasba Meskin, qui est une zaouia, se nomme Hamid ben Chefi. Avant même d’avoir atteint cet endroit, nous rencontrions de nombreux enfants, qui nous tendirent de petites tablettes à écrire et nous demandèrent de l’argent. C’étaient les écoliers d’une sorte d’école cloîtrée, qui nous montraient leurs progrès dans l’écriture des versets du Coran et que quelques flous (monnaie de cuivre fondu) rendirent joyeux.
Le caïd, aussi bien que son chalif, souffrait de la fièvre ; je leur donnai un peu de quinine et de sulfate de soude. Le caïd est un grand amateur de curiosités ; on dit qu’il y a chez lui toutes sortes de choses extraordinaires : des horloges rares, des machines, etc. ; c’est un genre de sport qu’on ne trouve pas souvent chez les indifférents Marocains. Dans le village se promènent trois gazelles apprivoisées, ainsi que quelques magnifiques mouflons, presque de la taille d’un cerf et d’une grande force ; je n’avais encore jamais vu de ces animaux, qui vivent à l’état sauvage dans l’Atlas.
Avant de partir le matin du 10 février, je pris encore part à une scène originale : un autre dirait une aventure intéressante. Au Maroc presque tout Européen est regardé comme médecin et doit, bon gré mal gré, donner son avis et ses soins à toutes sortes de malades. Le caïd, auquel j’avais déjà remis de la quinine, me fit prier le matin de ne point partir encore, car une de ses femmes était malade et désirait me consulter. Si l’on songe à l’état de claustration dans lequel les femmes vivent au Maroc, surtout celles du meilleur rang, qui ne peuvent marcher dans les rues que le visage étroitement couvert, tout le corps enveloppé dans une grande pièce d’étoffe, affreuse et en forme de drap de lit ; si l’on pense que dans les villes l’Européen doit s’abstenir de regarder une créature ainsi accoutrée, et fait mieux de détourner les yeux ou de l’éviter, on comprendra que je fus un peu étonné de cette demande de l’amil. Dans tous les cas il était absolument nécessaire d’affecter le plus grand sérieux. Les préparatifs et les mesures de précautions qui furent prises avant cette consultation étaient de nature très variée, et tout ce cérémonial avait été visiblement réglé la veille au soir dans un conseil de famille. Quelques parents du caïd me conduisirent, ainsi que Hadj Ali, que j’avais dû prendre avec moi comme interprète, dans la kasba, où nous attendîmes pendant un certain temps dans l’une des cours. Enfin parut un vieil eunuque, quelque peu estropié, dont les yeux avaient été crevés ; c’était le gardien du harem ; il nous conduisit tous deux, à travers plusieurs autres cours, devant une grande maison, dont la porte, garnie de fer, était solidement fermée ; quand il eut ouvert les différentes serrures, il nous fit entrer et attendre dans le vestibule : une esclave noire apporta une chaise de canne européenne, à moitié rompue, qui, avant d’avoir échoué dans cette kasba abandonnée du monde, avait dû certainement mener une vie aventureuse et semée de dures épreuves ; l’esclave me fit signe que je devais utiliser ce meuble d’une manière qui me parût convenable. Je pouvais déjà tirer de cet exorde la conclusion peu récréative que l’entrée me serait refusée dans les véritables appartements : il en fut ainsi. Bientôt apparut, en compagnie d’une servante, une dame marocaine, d’âge moyen, richement vêtue, le visage incomplètement voilé, mais un bandeau blanc et étroit devant la bouche ; en parlant, elle soulevait un peu ce bandeau avec des doigts richement ornés d’anneaux d’argent. Elle se plaignit de violentes douleurs dans le côté gauche de la poitrine. C’était une grosse affaire : je songeai à la pressante recommandation de mon interprète Hadj Ali, de ne pas blesser la susceptibilité mahométane, et je conseillai à la dame, sans me livrer à aucune inspection, de frotter la partie malade avec de l’eau-de-vie camphrée, moyen que je conseillais contre toute douleur violente quand j’étais dans l’embarras. Mais la dame ne parut pas se contenter de si peu, et je ne devais pas en être quitte à si bon compte : il me fallut au moins toucher la place qui était le siège d’une si violente douleur et elle y dirigea ma main. Je pris mon plus grand sérieux, et déclarai le tout fort grave ; mais je fis remarquer en même temps que mon moyen curatif était extraordinairement efficace, et racontai avec animation combien j’avais guéri de maladies semblables avec ce remède. Malheureusement il me fallait dire tout cela par mon interprète ; mais la dame, qui suivait mes jeux de physionomie avec une attention passionnée, et lisait sur mes lèvres le sens de mes paroles, fut enfin rassurée et promit de suivre mes prescriptions. Je dus encore lui donner une bouteille de cette eau-de-vie camphrée, en lui disant comment elle devait s’en servir ; je fus heureux de sortir ainsi de cette situation quelque peu épineuse. La dame disparut avec sa servante ; l’eunuque aveugle reparut, nous mena hors de la maison, ferma la lourde porte derrière nous ; d’autres gens nous escortèrent et j’arrivai enfin à ma tente.
Costume d’une riche Marocaine.