Je fis tout préparer pour le départ ; le caïd, reconnaissant, me fit ses adieux et chargea son chalif, qui portait encore les traces de la fièvre, de nous accompagner un instant. Mais je regrettai bientôt de ne pas avoir cédé aux instances du caïd et de ne pas avoir passé la journée près de lui : à peine étions-nous en route, que commença une averse qui devait durer des heures. Le terrain était assez montueux et rocheux ; nous traversâmes d’abord une petite montagne de bancs épais de calcaire disposés horizontalement, et nous descendîmes ensuite dans une belle plaine fertile, la vallée de l’oued Oumerbia. Le passage de cette rivière, qui eut lieu un peu au-dessous de son confluent avec l’oued el-Abid, ne se fit pas sans difficulté. Par suite de la pluie, la rivière était large, profonde et rapide ; les chevaux et les mulets durent traverser à la nage : nous nous cramponnions après eux et ne pûmes faire autrement que de nous mouiller complètement. Les bagages nous causèrent particulièrement maintes difficultés, et il fallut requérir l’aide de nombreuses gens d’un douar voisin. Enfin nous fûmes très heureux d’avoir passé la rivière sans accident et sans perte réelle. Après avoir traversé la zone d’inondation très boueuse de l’oued Oumerbia, le terrain se releva rapidement, et nous nous trouvâmes dans une petite chaîne de montagnes, formée d’un schiste argileux bleu et mince, dont les couches étaient verticales, avec de puissants filons de quartzite blanche et de calcaire cristallin. Il doit y avoir également du marbre, car nous trouvâmes beaucoup de cailloux roulés de beau marbre blanc. Le terrain rocheux opposait de grandes difficultés à la marche de nos animaux déjà fatigués. Enfin nous arrivâmes, après quatre heures et complètement mouillés, au premier douar de la tribu des Cheragra, où nous cherchâmes un refuge et où nous dressâmes nos tentes. Ce n’était malheureusement plus le douar du caïd, et la population se montra très malveillante et très méfiante. Quand l’escorte de quatre hommes donnée par le caïd de Meskin eut persuadé à ces gens que nous n’étions pas venus pour les piller, mais que nous consentions à tout payer, ils finirent par trouver un peu d’orge pour les chevaux et les mulets ; au début ils avaient prétendu qu’il n’y avait absolument rien dans le village. Finalement ils apportèrent aussi une paire de poulets et du couscous, de sorte que nous pûmes souper. C’était une population misérable, comme nous le vîmes aisément, et il était facile de comprendre qu’elle ne voyait pas avec plaisir arriver des étrangers, en raison des habitudes spéciales au Maroc. Du reste, le mauvais temps seul nous avait chassés dans cet endroit retiré. Si nous n’avions été aussi complètement transpercés, nous aurions certainement gagné un village plus important.
Le matin du 11 février, le temps s’était amélioré, et nous continuâmes vers le sud-ouest. Notre but était la grande kasba Kelaa, qui n’est éloignée de Marrakech que de quelques jours de marche. Pendant toute la journée nous ne rencontrâmes pas un seul douar ; le pays paraissait complètement inhabité et nous ne vîmes qu’un seul tombeau de marabout. A notre arrivée à Kelaa, nous fûmes d’abord regardés avec quelque méfiance. C’est un assez grand village, et la kasba, entourée de murs, est très étendue et très considérable. Quand nous eûmes fait notre visite au caïd, on nous invita à entrer dans la kasba et à ne pas dresser les tentes, car nous serions logés dans une maison. Quelques portes étroites et des passages tortueux nous conduisirent dans la grande cour de la kasba, où le caïd et son entourage nous reçurent avec beaucoup de cérémonie et de retenue. On nous indiqua une maison d’un étage, et je fus étonné de voir l’ornementation somptueuse qui avait jadis été donnée à cette demeure. Tout était abandonné, il est vrai, mais nous vîmes encore de magnifiques portes en partie conservées, en forme de fer à cheval, et richement ornées, un beau revêtement en stuc colorié dans les appartements et de ravissantes faïences appliquées sur le sol et les murs. Le tout rappelait vivement certaines pièces de l’Alhambra ; ce doit être certainement un caïd riche et pourvu de sens artistique qui jadis a construit et habité cette maison. Le caïd actuel ne s’en inquiète guère et se contente d’une demeure simple et sans ornements, tandis qu’il laisse à l’abandon ce magnifique palais. La situation de ces fonctionnaires est si incertaine et dépend tellement des caprices du sultan, qu’ils croient tout à fait inutile de faire quelque chose pour la représentation ; ils savent trop qu’ils peuvent être rappelés à tout moment et dépouillés de leurs économies, qui, en grande partie, sont le produit de leurs rapines.
Malgré la composition assez pierreuse du sol, tous les environs sont pourtant bien cultivés, et, comme il n’y a pas de rivière dans le voisinage, ils doivent être arrosés artificiellement. Dans ce dessein on a établi un système étendu d’irrigation pour lequel quelques petits affluents de l’oued Oumerbia ont été utilisés. Ces canaux consistent en puits de vingt à trente pieds de profondeur, creusés dans le sol à quelques centaines de pieds d’intervalle ; ils sont réunis par des passages souterrains et fermés ensuite ; dans tous les endroits où se trouve un puits de ce genre, le sol est toujours relevé en forme de tumulus, de sorte que l’on voit sur le terrain d’innombrables monceaux de terre sans lien apparent, mais qui indiquent pourtant la direction de la canalisation. La plus grande difficulté consiste à établir partout une pente suffisante pour assurer la circulation constante de l’eau. C’est un travail pénible et coûteux que l’installation et l’entretien de canaux de ce genre, mais la fertilité du sol, sec par lui-même, en dépend. L’emploi des esclaves, la puissance absolue du caïd sur ses subordonnés, et la conscience que ces derniers ont de l’utilité de ces travaux pour tous, de même que les gages extrêmement réduits des travailleurs, facilitent l’établissement de ces travaux primitifs et pourtant difficiles.
En compagnie du caïd nous entreprîmes une tournée autour de la kasba, pour visiter quelques canaux en construction. On ne cultive dans les environs que de l’orge et du froment.
La méfiance des habitants se dissipait peu à peu. Ils observaient avec la plus grande attention mon interprète Hadj Ali, dont les récits sur son oncle Abd el-Kader, sur la grande secte des Abd el-Kader Djilali de Bagdad et sur les grands voyages qu’il avait faits, étaient acceptés avec beaucoup de scepticisme. Il se trouva même un vieillard qui, ayant été voir Abd el-Kader à Damas, fit subir à mon compagnon une sorte d’examen sur les personnes et les choses de la Syrie. Le parler important de Hadj Ali et l’assurance de son attitude l’aidèrent du reste à sortir de ce mauvais pas, et l’on fut enfin convaincu qu’il avait dit la vérité. Le caïd devint presque aimable, nous fûmes invités à sa table, ce que je ne regardais pas du tout comme un avantage, et ma suite fut très abondamment pourvue, de sorte que chacun était fort content de cette kasba. Le caïd me pria si vivement d’y demeurer encore un jour, que finalement j’y consentis ; mes chevaux purent alors se remettre à leur aise. Nous reçûmes du voisinage beaucoup de visites, et la bouilloire à thé dut être en permanence sur le feu. Comme d’ordinaire, des discussions religieuses s’élevaient toujours entre mon chérif et les visiteurs ; mais le désir d’apprendre des nouvelles d’Europe poussait également les gens à venir voir le Hakim er-Roumi (le médecin romain, c’est-à-dire étranger).
Dans cette kasba erraient quelques membres de la secte des es-Senoussi, gens malpropres et déguenillés, qui la nuit firent, non loin de notre maison, leurs dévotions en poussant des cris effroyables. Nous prîmes congé le 13 février au matin ; nous étions déjà à cheval, quand l’un de ces coquins se précipita sur moi avec une longue lance, saisit mon cheval par la bride et me réclama insolemment de l’argent. Il ne fut pas content de mon aumône et devint importun au plus haut point, en me menaçant de sa lance ; ce ne fut qu’avec la plus grande peine et grâce aux efforts du caïd, qu’il put être calmé et entraîné ; on dut cependant traiter avec beaucoup d’égards ce voleur de grand chemin : c’était un saint !
Notre but le plus voisin était la grande kasba de Temlalat ; la route était longue et la journée fort chaude. Le terrain était redevenu très montagneux. Nous traversâmes d’abord une longue chaîne de montagnes, allant du nord-ouest au sud-est et formée de quartzite, d’argile schisteuse et de grès rouge quartzeux ; dans l’argile se trouvait une assez grande quantité de pyrite de cuivre. Les couches tombent verticalement vers le nord-est. Les plus hauts sommets de ces montagnes ne dépassent pas 1000 mètres d’altitude, mais elles forment des pics aigus, extrêmement pittoresques. De là nous descendîmes dans une grande et belle plaine, mais déserte ; pas un douar n’y apparaissait, et nous n’y rencontrâmes que rarement un être animé. A gauche nous avions toute la longue chaîne de l’Atlas, dont les sommets les plus élevés étaient couverts de vastes champs de neige : c’était un magnifique spectacle ; mais, en face de ces masses de neige, nous nous traînions péniblement, avec 30 degrés centigrades environ, dans la plaine complètement privée d’ombre. Il est surprenant au plus haut degré qu’au pied d’une haute chaîne aussi puissante, les terres soient à tel point desséchées.
La raison de ce phénomène est que l’Atlas consiste en une quantité de chaînes parallèles, et que ses eaux s’écoulent naturellement surtout dans ses vallées longitudinales. Dans le peu de vallées transversales dirigées vers le nord et le sud, l’eau est captée dès sa source par les habitants, partagée en nombreux canaux et employée à irriguer les champs d’orge. De cette manière il en descend fort peu dans la plaine de Marrakech ; aussi, pour fertiliser le sol, la population doit-elle avoir recours aux procédés que j’ai décrits. Dans le voisinage de la kasba Temlalat, le terrain est couvert également de petits monceaux de terre qui proviennent des canaux d’irrigation.
Quoique nous fussions déjà très près de Marrakech, à Temlalat on ne nous accueillit pas fort bien. Il n’y avait qu’un fonctionnaire de second ordre, un amin, qui respecta très peu la lettre du sultan et prétendit être très pauvre. Ce ne fut que lorsqu’il apprit que nous demandions, non une mouna gratuite, mais, contre payement, des vivres assurés pour les hommes et les chevaux, qu’il devint plus courtois et nous promit tout ce que nous désirions.
Les champs d’oliviers, très nombreux et très étendus, sont particulièrement remarquables en cet endroit ; nous n’en avions pas vu de semblables depuis longtemps.