Le 14 février enfin, nous avions à parcourir notre dernière étape, qui fut assez longue, avant d’atteindre la célèbre Marrakech. Ce ne fut qu’à sept heures du soir que nous entrâmes dans la deuxième résidence du pays. En général, la direction suivie avait été le sud-ouest. La grande plaine est interrompue par une chaîne de montagnes de petite dimension, mais fort intéressante. Nous atteignîmes d’abord de nombreux pics pittoresques ressemblant à de véritables montagnes volcaniques, et formés de basalte. C’était un paysage extrêmement beau que ces vallées richement garnies de gazon et de fleurs, d’où sortaient verticalement de noires masses de basalte. Puis vinrent des croupes aplaties, formées de granit blanc. Le feldspath de cette roche est souvent désagrégé, transformé en kaolin (terre à porcelaine) et entraîné par les eaux ; je trouvai du moins plus loin quelques petits dépôts de cette terre blanche. Enfin venaient aussi des couches de schiste sablonneux, variant du rouge foncé au noir. Toute cette petite chaîne paraît être entièrement indépendante des grandes montagnes de l’Atlas.
Après avoir franchi ce massif, fort intéressant au point de vue géologique, nous entrâmes de nouveau dans le grand plateau de Marrakech, qui est d’abord couvert de cailloux et s’étend sans interruption jusqu’au pied du haut Atlas. Nous passâmes un petit bras de rivière desséchée et nous arrivâmes à une ravissante zaouia placée au milieu de nombreux palmiers et à côté d’un petit village.
C’est là que commence la colossale forêt de palmiers qui s’étend jusqu’au delà de Marrakech, et qui comprend des centaines de milliers d’arbres. En route, un habitant de la ville se joignit à nous ; il revenait de voyage, suivi de quelques serviteurs, monté sur un magnifique mulet. Quand nous eûmes atteint les murs extérieurs de la ville, il nous fallut chevaucher encore pendant des heures dans des jardins et des bois de palmiers immensément étendus, avant d’arriver à une des portes. Nous allions dresser nos tentes encore une fois devant la ville, car il se faisait tard et nos chevaux fatigués pouvaient à peine avancer ; mais le Maure qui nous servait de guide nous engageait toujours à aller de l’avant, et finalement il nous fallut traverser de larges rues et des places désertes par une obscurité presque complète, avant d’installer nos tentes, d’après le conseil de notre ami, sur une place située devant la magnifique mosquée de Koutoubia et près du palais de l’oncle de Mouley Hassan, qui représente ici le sultan. Il était trop tard pour nous présenter chez le gouverneur, et, malgré leur fatigue, il fallut que quelques-uns de nos serviteurs allassent chercher dans la ville de l’orge pour nos animaux et quelques provisions pour nous.
Encore une fois nous avions terminé une partie de notre tâche. Le voyage de Fez à Marrakech avait duré longtemps : le 17 janvier, je quittai la résidence, et le 14 février seulement nous entrions ici. L’obligation où l’on est de passer par Rabat augmente très considérablement le trajet ; si l’on voulait traverser par le pays des Chelouh, on pourrait le franchir en dix ou douze jours. Du reste, je n’avais pas à le regretter : c’était un voyage intéressant et instructif par le Maroc cisatlantique ; il s’agissait maintenant de visiter l’Atlas et le Maroc transatlantique, ce qui serait certainement une entreprise beaucoup plus difficile et moins exempte de dangers.
CHAPITRE VIII
MARRAKECH EL-HAMRA.
Arrivée à Marrakech. — Le gouverneur. — Notre habitation. — Nos visiteurs. — Les Juifs. — Leur oppression. — Fête de la naissance du Prophète. — Réjouissances publiques. — Revue. — Fantasias. — Processions de la Zaouia. — Marché du jeudi. — Baladins. — Préparatifs de voyage. — Adieux. — La ville de Marrakech. — Sa fondation. — Murailles et portes. — Maisons et rues. — Administrations. — Prisons. — Marchés. — Bazars. — Nombre des habitants. — Bâtiments publics. — Écoles, etc. — Lépreux.
La place sur laquelle nous avions dressé nos tentes le soir de notre arrivée à Marrakech est un carré dont un des côtés est occupé par la mosquée el-Koutoubia ; le palais, d’extérieur très simple, du chérif Mouley Ali, l’oncle du sultan régnant et frère du précédent, fait un angle droit avec la mosquée.
Les deux autres côtés de la place sont fermés par des murs de jardins : à deux des angles débouchent des rues étroites venant des autres quartiers de la ville ; dû reste la place est assez abandonnée et sert de dépôt de toute espèce d’ordures et de décombres. D’après les apparences, elle est dans un quartier tranquille et détourné ; aussi peu de gens y passent ; ils ne montrent aucun signe d’amitié ou de haine lorsqu’ils voient un Roumi.