Quoique nous soyons arrivés tard dans la soirée, notre entrée à Marrakech n’est pas restée longtemps inconnue. Notre guide de la veille, qui, nous l’avons appris ensuite, est un savant renommé, a répandu la grande nouvelle. Le chérif Mouley Ali nous envoie de bonne heure quelques serviteurs avec un grand pot de lait frais ; en même temps il se fait excuser de ne pas nous avoir envoyé de vivres dès la veille ; mais il n’a appris notre arrivée que le matin même. Vers dix heures nous allons voir le gouverneur de la ville et cherchons en même temps à obtenir de lui une maison. C’est un jeune homme d’environ trente ans qui occupe ce poste élevé. Il nous reçoit assez bien, s’informe du but de mon voyage et me promet toute sa protection tant que je demeurerai dans la ville. En même temps il donne l’ordre de nous faire préparer une maison, et désigne un vieux machazini pour nous accompagner en permanence. A peine étions-nous de retour à nos tentes, que quantité de machazini survinrent et nous invitèrent à les suivre. Les bagages furent vite chargés sur les animaux, et nous nous rendîmes, en traversant une grande partie de la ville, à une place nommée Djema el-Fna, où se trouvait notre maison. Elle était assez grande, n’avait qu’un étage et avait été habitée par quelques Anglais qui avaient été engagés comme instructeurs des troupes. Quand j’appris le nom de la place, je me souvins de ce qu’en dit un Français, Lambert, qui a vécu longtemps à Marrakech : « Il n’y a point au Maroc de promenades publiques ; le seul endroit de récréation pour le peuple est la grande place de Djema el-Fna, où, l’après-midi, des comédiens, des conteurs d’histoires, des jongleurs et des saltimbanques de tout genre donnent leurs représentations. En général, la place de Djema el-Fna est le rendez-vous de tous les vagabonds de la ville, et pendant la nuit il est dangereux d’y passer seul. C’est là que se trouve également la muraille où sont plantées les têtes des suppliciés. » Mon soldat me tranquillisa pourtant, et m’assura que je serais parfaitement en sûreté dans ma maison. Elle avait une vaste cour, avec des écuries. Au premier étage se trouvaient quelques grandes et belles chambres, mais absolument vides. Le sol et les murs étaient garnis de jolies faïences de beaux modèles ; les portes conduisaient sous une véranda, qui donnait sur la cour ; une seule des chambres avait une fenêtre sur la place. De la terrasse de la maison nous avions une belle vue sur une partie de la ville et, surtout vers le sud, sur la longue et magnifique chaîne de l’Atlas, dont les sommets et les pentes étaient couverts de brillants champs de neige. Un Juif avait loué l’une des chambres et l’avait remplie de marchandises de toute sorte et surtout de plante de henné (pour teindre les ongles, etc.), de kif (chanvre à fumer), de dattes, etc. Il fut forcé d’évacuer cette pièce, de sorte que nous pûmes nous installer aussi bien que possible dans cette grande maison.

A peine y étions-nous entrés, que le pacha nous envoya un magnifique présent d’hospitalité, afin que nous fussions pourvus de vivres, au moins pour le premier jour : un mouton, six poulets, dix pigeons, trente œufs, dix livres de sucre, du thé, du café et du fourrage. La lettre du sultan avait fait certainement ici grand effet et elle fut convenablement respectée.

Dans le reste de la journée, beaucoup de visites nous arrivèrent, surtout à cause de mon compagnon Hadj Ali, dont les titres de chérif et de parent d’Abd el-Kader étaient déjà suffisamment connus. Un savant de l’endroit, parent éloigné d’Hadj Ali, nous fit surtout dans la suite de fréquentes visites ; il enseignait dans une mosquée les sciences les plus variées : architecture, chimie ou plutôt alchimie, poésie, etc., et savait aussi jouer aux échecs. Il vivait assez médiocrement d’une pension que lui faisait une mosquée subventionnée par le sultan. De nombreux Juifs venaient également nous voir, et l’un d’eux m’apporta un paquet de lettres qui avaient été remises chez le consul allemand de Mogador. Ce dernier m’apprit en même temps qu’un crédit m’était ouvert chez lui au cas où mes ressources seraient insuffisantes pour continuer mon voyage. C’était d’ailleurs la position dans laquelle je me trouvais. Afin de pouvoir consacrer tout mon temps à la ville de Marrakech, j’envoyai à Mogador mon compagnon Benitez avec un pouvoir, pour aller me chercher des fonds. Il partit le 18 février avec deux serviteurs ; il avait à faire cinq jours de route et par des pays qui ne sont pas toujours très sûrs.

Le nombre de nos visiteurs s’accroissait chaque jour, et, d’après les habitudes du pays, nous devions leur offrir du thé, ou les inviter à prendre part aux repas, quand ils se trouvaient là aux heures déterminées. Quoique tout le monde sût bien que j’étais Chrétien, on n’en prenait pas le moindre ombrage, et je ne vis jamais aucun indice de fanatisme religieux. Je revêtis néanmoins dans les rues le costume maure, afin de ne pas trop attirer l’attention du petit peuple, et de visiter sans entrave les marchés très fréquentés : toute sorte de saints suspects errent à Marrakech, et, pour se faire une auréole, ils auraient pu aisément exciter le peuple contre moi, de telle sorte que mon machazini d’escorte eût eu grand’peine lui-même à me protéger.

Le bruit s’était vite répandu que je voulais aller à Timbouctou ; je m’attendais à ce que chacun cherchât à me détourner d’une pareille entreprise, mais, au contraire, nous reçûmes un grand nombre de conseils, de lettres de recommandation, etc. ; on m’avertit seulement de me défier du pays de Sidi-Hécham, que je ne pouvais éviter qu’avec peine ; chacun croyait qu’une fois ce pays passé il n’y aurait plus de danger à craindre. Quelques Juifs qui faisaient un commerce assez important voulaient profiter de cette circonstance pour aller à Timbouctou et me proposèrent un voyage en commun : je n’avais qu’à acheter une grande quantité de marchandises, ils en fourniraient de même une proportion correspondante, et de cette façon nous entreprendrions une expédition commerciale à frais et à bénéfices communs. Ils demandaient un contrat écrit, accepté par moi et approuvé d’un délégué de l’Alliance israélite, société fort active au Maroc. Au début, toutes ces conditions ne me parurent pas inacceptables. Je savais combien il est difficile d’atteindre Timbouctou ; je connaissais en outre quelques familles juives, celle par exemple du rabbin Mardochai es-Serour, habituées à faire du commerce au Soudan, et avec leur concours je pensais atteindre plus facilement mon but. J’espérais aussi que, dans leur propre intérêt, les Juifs, en faisant tout leur possible pour transporter les marchandises à Timbouctou, m’y conduiraient en même temps et en toute sûreté.

Par un grand bonheur, cette affaire échoua. On exigeait de moi que j’achetasse une quantité très importante de marchandises, dont le prix aurait beaucoup trop dépassé les ressources mises à ma disposition ; les Juifs pensaient avec raison qu’une entreprise aussi risquée ne pouvait avoir quelque raison d’être qu’en lui donnant une grande extension ; je n’en avais pas les moyens, comme je l’ai dit. D’un autre côté, je vis clairement que pour moi ce ne serait pas une bonne recommandation que de voyager avec des Juifs marocains : j’aurais pu sûrement compter être dépouillé ; en conséquence je rompis toute négociation.

Le 19 février je visitai le grand marché hebdomadaire, qui se tient en dehors de la ville, sur une large place ; j’y avais fait conduire mes deux mulets pour les vendre, mais je n’eus aucune offre acceptable. L’activité est très grande dans la foule bigarrée qui couvre ce marché, et où se rencontrent déjà beaucoup de Berbères de l’Atlas et de nombreux Nègres. Les différents articles mis en vente sont classés par groupes, de façon à faciliter les recherches. L’occasion d’acheter ici des esclaves nègres ou négresses n’est pas rare.

A mon retour je rencontrai de nouveau des Juifs hors de la mellah ; ils me contèrent longuement les avanies auxquelles ils sont exposés ; il existe entre autres un ordre du sultan d’après lequel toutes les maisons du quartier juif doivent être de même hauteur ; celui qui avait une maison plus élevée que les autres a dû la raser jusqu’à leur niveau. Les allures de ces Juifs, dont une partie était très riche, produisaient une impression pénible. Ils ne pouvaient aller que pieds nus dans les rues et portaient leurs pantoufles sous leur bras. Aussitôt qu’ils entraient chez moi, ils remettaient triomphalement leurs pantoufles, à la grande colère des Arabes présents, car ils croyaient fermement que je pouvais leur assurer protection. Dans les appartements ils reparaissaient pieds nus, comme il est de mode et de bon ton partout au Maroc. Au moment de sortir, ils remettaient de nouveau leur chaussure jusqu’à la porte de la maison, et reprenaient leur marche pieds nus de cette porte à celle de la mellah. Dans le quartier juif ils pouvaient mettre leur chaussure, mais en tout autre endroit ils se seraient exposés aux plus grandes insultes. Cette loi s’applique aussi bien aux hommes qu’aux femmes ; c’est une des raisons qui font que les femmes et les filles des Juifs riches quittent très rarement leur quartier, et qu’elles passent presque toute leur vie dans les rues étroites de la mellah.

Le 23 février commencèrent les grandes fêtes qui ont lieu chaque année pour l’anniversaire de la naissance du Prophète. Déjà quelques jours auparavant plusieurs cheikhs et caïds des environs étaient arrivés avec de nombreuses suites. L’oued Sous et les différentes vallées de l’Atlas avaient même envoyé des députations. Pendant ces jours de fête elles sont toutes les hôtes du sultan, représenté par son oncle Mouley Ali.

La partie principale des réjouissances consistait en une grande revue et en fantasias, qui eurent lieu le matin du 23 février dans la grande plaine au sud et en dehors de la ville. Toute la garnison de Marrakech s’était mise en mouvement ; les troupes de ligne, vêtues de rouge, comme les machazini montés ; en outre, presque tous les chefs des tribus environnantes, de même que les gouverneurs de province et des districts voisins, apparurent avec de grandes et brillantes escortes de machazini. Une foule extrêmement nombreuse était sortie depuis le matin par la porte du sud et s’étendait en un large demi-cercle autour de la masse des troupes, qui comptait plusieurs milliers d’hommes et attendait l’arrivée du représentant du sultan. Parmi les spectateurs, les femmes surtout étaient en grand nombre ; le corps complètement enveloppé dans un grand manteau, le visage presque entièrement caché, elles demeuraient très patiemment sous un brûlant soleil et observaient curieusement tous les nouveaux arrivants, en échangeant leurs remarques sur eux avec une grande liberté de langage. Les différentes tribus s’étaient formées en groupes distincts sous la conduite de leurs caïds ; la plupart de ces hommes étaient montés sur de très beaux chevaux, magnifiquement harnachés. Partout la plus grande pompe était déployée pour célébrer cette fête, qui est en même temps une sorte d’hommage rendu au sultan. L’arrivée de son représentant fut annoncée par des coups de canon ; l’artillerie avait été postée sur les murailles de la ville et elle fit retentir ses pièces à la grande joie du petit peuple.