L’oncle du sultan parut enfin à la tête d’une escorte nombreuse et richement vêtue. Deux magnifiques étalons berbères étaient conduits devant lui ; lui-même montait un cheval tranquille, très beau également, qui était couvert d’un harnais vert, parce qu’il appartient à une famille chérifienne et que le vert est la couleur sacrée du Prophète. Aux côtés de ce personnage marchaient à pied des machazini, tenant des morceaux d’étoffe blanche avec lesquels ils chassaient les mouches ; derrière venait une grande cavalcade de hauts fonctionnaires, tous sur des chevaux magnifiques et richement harnachés, et escortés d’un grand nombre de machazini. L’oncle du sultan chevaucha avec sa suite, au bruit continuel du canon, jusqu’auprès des troupes, prit position, et alors chaque tribu, sous la conduite de son caïd ou de son cheikh, accourut au petit galop et se groupa autour de lui. Le représentant du sultan adressait à chaque tribu une courte allocution, faisait une prière et la renvoyait. Chacune apportait successivement son hommage au sultan. A l’écart des autres tribus s’en tenaient quelques-unes qui, me dit-on, étaient particulièrement nobles et d’où l’on tirait autrefois les premiers machazini, de véritables soldats vassaux. Elles ne galopèrent pas vers l’oncle du sultan, mais, après en avoir fini avec les autres, il alla vers elles, et le même cérémonial se répéta. Le grondement de l’artillerie et le pétillement de la mousqueterie des askars vêtus de rouge (troupes de ligne) retentissaient sans interruption pendant cette solennité : aussitôt qu’une tribu s’éloignait, quelques-uns de ses cavaliers commençaient leurs folles fantasias, et l’ensemble formait un tableau vivement coloré, éclairé par un soleil ardent.
Femme marocaine en toilette de rue.
Une troupe d’Arabes algériens, qui avaient fui leur patrie et s’étaient fixés dans ce pays, apparut également pour rendre hommage au sultan ; il s’y trouvait un fils et un parent de Si Sliman, le cheikh bien connu qui a joué un rôle brillant dans les guerres d’Abd el-Kader contre les Français et que j’avais rencontré à Fez quelques mois auparavant. Les Algériens saluèrent également mon compagnon Hadj Ali et lui demandèrent des nouvelles de leur patrie. Ils ne renoncent pas encore à la disputer aux Français, qu’ils haïssent, et du Maroc ils conspirent contre la France. Le sultan a assigné à la grande famille de Si Sliman un territoire auprès de Marrakech, où elle est provisoirement à l’abri des poursuites des autorités françaises. Si Sliman lui-même vit d’ailleurs, comme je l’ai dit, presque toujours à Fez, dans le voisinage du sultan.
La cérémonie ne fut pas terminée avant midi, et dans cette vaste plaine presque sans arbres le soleil brûlait ardemment. Le représentant du sultan rentra en ville suivi des troupes brillantes des différentes tribus qui s’étaient montrées et qui affirmaient ainsi de nouveau leur soumission. Les askars rentrèrent également et, après eux, la masse de gens qui avaient assisté à cette revue comme spectateurs. Cette foule était composée principalement des classes inférieures de la population : ouvriers, Nègres, femmes et tous les parasites qui se groupent dans l’entourage du représentant du sultan et des autres hauts fonctionnaires. Les éléments plus distingués, appartenant à la bourgeoisie aisée et commerçante, se tiennent écartés de ces fêtes dynastiques ; ils ne sont pas du tout contents du gouvernement actuel, se plaignant amèrement du défaut d’indépendance du sultan et du brutal manque d’égards des fonctionnaires et des grands de l’empire.
Je laissai écouler la grande masse du peuple et rentrai alors à cheval dans la ville, suivi de mon escorte et fatigué de mon long séjour dans cette plaine exposée au soleil. Pendant les heures brûlantes du jour tout fut tranquille dans la ville, mais vers cinq heures commencèrent sur la place, devant ma maison, les jolies fantasias des différentes tribus du voisinage de Marrakech, et de ma terrasse je jouis facilement de ce coup d’œil. D’ordinaire, dix à vingt cavaliers d’une seule et même tribu se mettaient en ligne et commençaient alors leurs jeux. On fait d’abord quelques foulées au galop avec des rênes très raccourcies ; puis, à un signal, on rend la main, et les chevaux partent à fond de train. Les cavaliers font toutes sortes d’évolutions avec leur long fusil à pierre ; ils se dressent sur leurs larges étriers, se retournent en arrière, sautent à pieds joints sur leur selle, jettent leur arme en l’air et la rattrapent adroitement, puis, à un signal donné, tirent une salve de coups de fusil. Cette scène est dominée par les cris farouches du public, les hurlements des cavaliers et le hennissement des chevaux, éperonnés à la plus forte allure. Quand les fusils sont déchargés, tous les cavaliers reviennent lentement et font place à une autre tribu. Les accidents sont fréquents dans ces courses folles. Leur ensemble constitue certainement un jeu guerrier et représente la méthode d’attaque du pays ; on retrouve chez tous les Arabes l’usage d’attaquer avec impétuosité et en anéantissant tout ; s’ils rencontrent de la résistance, ils disparaissent aussi vite qu’ils sont venus.
Femme marocaine en costume d’intérieur.
Une telle fantasia produit un très grand effet, tant par le coloris varié des vêtements des cavaliers, que par la bigarrure des harnais de leurs montures. Pour une fête aussi solennelle que celle de la naissance du Prophète, on avait amené les meilleurs chevaux, en les ornant de brides de cuir rouge, de mors soigneusement argentés et d’étriers élégamment ciselés ; quatre ou cinq couvertures de couleurs différentes sont superposées sur le dos de chaque cheval, puis vient la selle, recouverte de cuir rouge, étroite, fortement relevée en avant et en arrière. Les cavaliers eux-mêmes portent par-dessus leur large chemise blanche un cafetan de drap de couleur, puis un burnous blanc ; des pantoufles de cuir jaune ou des bottes à l’écuyère de cuir coloré, avec les immenses pointes de fer vissées qu’ils emploient au lieu de nos éperons. Le poignard, dans un fourreau élégamment orné d’argent, pend à une ceinture de soie de couleur. De la main droite le cavalier tient son fusil, souvent long de six pieds ou davantage et dont le fût est orné d’incrustations en argent ou en ivoire, tandis que le canon porte de larges bandes d’argent et des arabesques gravées. Quelques douzaines de cavaliers ainsi équipés, galopant à une allure folle, avec leurs vêtements flottant et brillant au loin dans le clair soleil, forment en vérité un magnifique spectacle ; je comprends facilement que les Marocains ne puissent s’en rassasier.
Ces fantasias se prolongèrent devant ma maison très tard dans la soirée, et y attirèrent une grande foule. Les premières étoiles apparaissaient quand les derniers cavaliers disparurent sur leurs chevaux épuisés, pour aller prendre leur part de l’abondant repas du soir distribué par le représentant du sultan.