Le jour suivant, 24 février, les fêtes se prolongèrent encore. Le ciel s’était couvert, et le baromètre était tombé de 5 millimètres depuis le soir précédent, mais la pluie ne se montra pas, et les fantasias recommencèrent, devant ma maison ainsi que dans quelques parties de la ville, avec le même intérêt de la part du public. Elles ne furent interrompues pendant quelque temps que par la procession de la Zaouia, ordre religieux qui célèbre ses orgies effrayantes lors de cette fête. Le chef-lieu de cette confrérie se trouve, comme on le sait, à Meknès ; c’est là qu’a eu lieu, il y a peu de temps, l’élection d’un nouveau chef ; à Marrakech le fils du directeur mort récemment à Meknès fait fonction de chef. Je dois aussi remarquer que la lie du peuple prend une part presque exclusive à ces exhibitions et à ces processions stupides de la Zaouia ; les meilleurs éléments de la bourgeoisie s’en tiennent éloignés et y voient, comme tout homme de sens, une abomination ; mais ils ne peuvent protester autrement et doivent laisser les choses suivre leur cours.

La procession de la Zaouia traversa ce jour-là la place où se trouve ma maison, de sorte que je pus la voir commodément sans être trop facilement remarqué. Son approche se fit connaître au loin par un bruit confus, roulement de tambour et sonneries stridentes de longues trompettes ; puis apparut l’avant-garde, groupe d’environ cinquante femmes de la plus basse classe, la plupart Négresses, le visage découvert, et portant de misérables vêtements déchirés. Elles dansaient en poussant des cris incompréhensibles et en faisant toutes sortes de contorsions. Puis venait une bande de jeunes garçons, voyous de la plus basse espèce, qui conduisaient quelques veaux destinés à être plus tard tués et dépecés. Cette bande cherchait aussi à se mettre au diapason de la fête en dansant et en titubant, en agitant la tête, en sautant, en hurlant, etc.

Ensuite arriva le gros du cortège, précédé d’un homme muni d’un grand sac dans lequel il jetait l’argent qu’on lui donnait de tous côtés : suivait le saint, le chérif, vêtu d’un cafetan vert, coiffé d’un turban vert, monté sur un cheval blanc, conduit à la main par quelques hommes. Ce chérif était du reste également Nègre, et regardait stupidement et sans faire un mouvement la foule qui s’agitait autour de lui. Derrière le chérif étaient portés quelques drapeaux, puis venait une musique, qui faisait un vacarme d’enfer. Enfin arrivait une foule comptant une centaine d’hommes, presque tous de la plèbe la plus vulgaire, vêtus de haillons, effrayants de saleté et pleins de vermine, qui dansaient en poussant des hurlements sauvages et sautaient de telle sorte que l’écume sortait de leurs lèvres. Un groupe spécial était formé des gens qui s’estropient volontairement ; ils portaient toute espèce d’armes antiques, haches, piques, couteaux, et s’en déchiraient surtout la figure et la tête, à tel point qu’ils étaient inondés de sang ; c’était un coup d’œil affreux sous tous les rapports ! Beaucoup couraient à quatre pattes, en aboyant comme des chiens ; d’autres devaient être maintenus de force : ils étaient devenus fous furieux et auraient pu causer facilement des malheurs. Quelques chiens rencontrés par cette foule furent mis en pièces et dévorés tout crus séance tenante.

Cette procession se meut très lentement et s’arrête souvent pour exécuter certaines danses ; elle mit longtemps avant d’avoir défilé complètement devant ma maison ; pendant des heures on entendit dans les rues voisines le bruit sauvage de cette foule imbécile et fanatique, qu’une caste de prêtres sans conscience emploie pour arrêter les progrès de la civilisation étrangère. Les Maures intelligents, qui vivent surtout d’affaires, et les paisibles laboureurs arabes ne verraient certainement aucun mal à ce qu’un État chrétien s’occupât plus des affaires marocaines que cela n’a été possible jusqu’ici. Il est vrai que l’auréole des sultans, et surtout celle des chourafa, ces mendiants sacrés et sans nombre, en serait fortement amoindrie.

Quoique à Marrakech la procession de la Zaouia soit déjà tout à fait effroyable, celle de Meknès la surpasse encore en abominations. De même qu’à Marrakech, la mellah est fermée à Meknès, car personne ne serait à même d’arrêter la foule furieuse ; des Chrétiens n’ont jamais pu encore se trouver dans cette ville à pareil moment ; en tout cas ils seraient certainement forcés de s’y cacher. On dit que, plus d’une fois, des Nègres esclaves ont été déchirés par la foule en délire.

Les fantasias des Berbères durèrent encore plusieurs jours. Beaucoup d’entre eux étaient venus de fort loin et voulaient tirer tout le parti possible de leur séjour dans cette grande ville ; d’autres, qui n’étaient pas dans les meilleurs termes avec le gouvernement marocain, regagnèrent aussi vite que possible leurs montagnes natales et se contentèrent des témoignages de politesse les plus indispensables, qu’ils ne pouvaient différer de rendre au représentant du sultan. Sur le visage de beaucoup des fiers habitants berbères des montagnes on lisait combien peu volontiers ils rendaient hommage à ce dignitaire, et combien ils haïssent la population efféminée des grandes villes, où les intrigues de cour se machinent et s’exécutent. Le Berbère a un sentiment élevé de la liberté, que la domination séculaire des Arabes n’a pas étouffé.

Le baromètre avait continué à baisser pendant les derniers jours, mais aucune pluie n’était survenue ; la puissante chaîne de l’Atlas était environnée, il est vrai, d’épais nuages, et, pendant qu’à Marrakech nous jouissions d’une température très douce, sur les hauts sommets il devait tomber des masses de neige, au souffle des rudes vents de février.

Le 26 eut encore lieu un grand marché du jeudi. J’y allai pour acheter, s’il était possible, une paire de bons mulets ; mais ils ne valaient pas moins de 40 douros (200 francs), prix trop élevé. Comme, de plus, il y avait très peu de chameaux, je retournai en ville sans acquisition. Le soir, le ciel se couvrit ; un violent vent du nord-ouest, qui tourna bientôt au nord, s’éleva et chassa de sombres nuages sur tout l’horizon vers l’est et vers le sud. On remarquait de fréquents éclairs dans les nuages qui couvraient l’Atlas ; mais pas une seule goutte de pluie ne tomba sur les plaines desséchées de Marrakech.

Les fantasias de la journée furent interrompues par des représentations de chanteurs, de danseurs, de baladins et de charmeurs de serpents. La place où se trouve ma maison sert à ces exhibitions, et il s’y trouva bientôt une foule nombreuse et reconnaissante, qui vit avec étonnement un Nègre de l’oued Sous jouer avec quelques gros serpents, auxquels les crochets venimeux manquaient ; un autre avalait de l’étoupe et retirait de sa bouche des rubans aux couleurs variées. D’autres écoutaient des conteurs d’histoires, ou regardaient les danses beaucoup moins calmes de quelques jeunes garçons, bien vêtus, disposés à se louer aux amateurs. Comme dans presque tous les pays orientaux, ce vice infâme est répandu généralement au Maroc ; chacun des hauts fonctionnaires entretient un plus ou moins grand nombre de jeunes Nègres castrats.

Les différentes députations des provinces voisines rentrèrent peu à peu dans leurs pays, et les fêtes prirent fin. Je commençai alors mes préparatifs pour mon voyage du désert, car je pouvais acheter à Marrakech certains articles de meilleure qualité et à plus bas prix que de l’autre côté de l’Atlas : j’acquis ainsi au marché un chameau de l’oued Sous pour 26 douros, et pour ma sûreté personnelle je me fis donner par le cadi (juge) un certificat de propriété : je commandai également des outres de peau de mouton, à 3 douros environ la pièce. Le 28 février, mon compagnon Benitez revint de Mogador, où je l’avais envoyé. Il me dépeignit le chemin comme très mauvais et très pierreux, et la marche tout entière comme très fatigante ; l’un des chevaux revenait fortement blessé. Benitez m’apporta une caisse de divers objets nécessaires pour le voyage, de même que 5000 francs en monnaie d’argent espagnole et française ; j’y perdis quelque argent, car là-bas on aime mieux les pièces françaises de cinq francs que les pièces espagnoles de cinq pesetas, et on leur donne une valeur supérieure. J’étais d’ailleurs heureux d’avoir pu réaliser, sans beaucoup de difficultés, de nouveaux moyens pour exécuter mon voyage d’après le plan que je rêvais. De l’argent emporté d’Europe il ne me restait plus que quelques milliers de francs, en sorte que je commençai mon entreprise avec une somme extrêmement restreinte. Il est vrai que je ne devais payer qu’après mon expédition mes deux compagnons et interprètes, ainsi que mes serviteurs ; j’espérais donc avoir assez d’argent pour acheter une certaine quantité de chameaux et des marchandises pour le voyage de Timbouctou. La grande affaire était d’arriver à la lisière nord du désert sans être détroussé.