Le 29 février fut encore un jour de grande fête pour les Maures et surtout pour les gens de l’oued Sous, qui sont nombreux ici. Ils firent une procession avec un bœuf, destiné à être sacrifié ensuite et dont la viande devait leur être partagée en grande partie. Une procession de la Zaouia eut également encore lieu, et quelques habitants du Sous s’y distinguèrent surtout en se blessant eux-mêmes avec des couteaux et des haches. Ce jour-là il plut enfin ; on disait que dans les environs de la ville la pluie tombait depuis longtemps et en grande quantité.

L’un des Juifs qui viennent nous voir constamment part demain pour Mogador ; je donne à cet homme, nommé Mimon, des lettres pour le consul allemand Brauer, auquel je fais aussi des commandes de conserves, de médicaments, etc., qui doivent m’être envoyées à Taroudant. Il y a en effet des moyens de communication plus commodes et plus fréquents de Mogador à l’oued Sous que de ce point à Marrakech. Quoique plus tard je sois resté longtemps à Taroudant, ces objets ne me sont jamais parvenus : j’ai dû en conclure qu’ils avaient été égarés.

Pour le voyage projeté au désert il me fallait acheter des marchandises en grande quantité : des provisions et des articles destinés à servir de présents. J’achetai pour mes serviteurs plusieurs fusils à pierre indigènes, car je n’avais emporté d’Europe qu’une petite carabine Mauser et quelques revolvers ; puis une grande quantité de riz, de thé, de café, de sucre, de bougies, d’étoffes ; quelques livres de prières arabes, de l’essence de rose, des parfums, etc. Tous ces achats diminuaient déjà considérablement mon numéraire. Le temps était constamment sombre et pluvieux ; le baromètre était toujours plus bas de 10 millimètres que le jour de mon arrivée à Marrakech.

Le 2 mars il m’arriva un courrier du consul Brauer de Mogador, avec quantité de lettrés d’Europe, qui me réjouirent extraordinairement ; c’étaient les dernières nouvelles que je devais recevoir pour longtemps. Deux de mes serviteurs, un certain Achmid et un homme de l’oued Sous, qu’on nommait d’ordinaire Sousi, déclarant qu’ils ne pouvaient partir avec moi, je les congédiai.

Parmi les provisions que j’emportais était un grand sac de pain biscuité. Au Maroc on trouve partout un très bon pain de froment en petites miches plates ; j’en fis faire plusieurs centaines, qui furent coupées en quatre et recuites dans cet état : cela fit une sorte de pain biscuité, qui se conserva très bien dans l’air sec du sud et me rendit d’excellents services. Je recommande cet objet d’alimentation, très simple, très économique et agréable sous tous les rapports, à ceux qui voudraient faire un voyage semblable. Je conservai sous sa forme l’argent qui me restait : on accepte partout volontiers les pièces de cinq francs, même à Timbouctou et au Soudan.

Le 4 mars était encore marché du jeudi ; j’y acquis un second chameau, très vigoureux, pour 32 douros ; il devait porter jusqu’à 400 livres, tandis que l’autre ne pouvait porter que 3 quintaux. Celui de mes chevaux qui avait été à Mogador était si fortement blessé que je craignis de le perdre en route ; j’achetai donc un âne très vigoureux, pour le prix respectable de 13 douros.

Je dois d’ailleurs faire remarquer que le conseil qui m’avait été donné d’acheter des chameaux était fort mauvais. Ces animaux sont incapables de faire un voyage par-dessus l’Atlas, et j’eus toutes sortes d’ennuis avec eux. Il faut employer exclusivement des mulets et des ânes quand on voyage dans les montagnes. De plus, les chameaux du Maroc ne valent rien pour les voyages au désert, de sorte qu’il me fallut plus tard échanger, avec perte, mes deux chameaux.

Les Juifs qui auraient volontiers été à Timbouctou vinrent souvent me trouver ; mais je finis par leur déclarer nettement que je ne pouvais entreprendre avec eux une expédition commerciale ; je prétextai que je n’avais pas assez d’argent, ce qui d’ailleurs était rigoureusement vrai. Le 5 mars j’écrivis encore quantité de lettres et renvoyai le courrier à Mogador ; malgré l’insécurité des routes en quelques points du Maroc, les lettres arrivent toujours à leurs destinataires. Ces derniers jours, le temps s’était éclairci, et mon départ put être fixé au 6 mars.

Je fis ma visite d’adieu au gouverneur, qui me souhaita tout le bonheur possible pendant mon voyage ; il m’était surtout reconnaissant de ne lui avoir créé aucun embarras et de n’avoir amené aucun conflit avec les indigènes. Il me fit remarquer que je lui avais tenu tout ce que je lui avais dit en arrivant, c’est-à-dire que je ne désirais qu’une maison pour me loger et un machazini pour me garder. Il me les avait fournis dès le premier jour, et depuis je ne lui avais plus rien demandé. Il m’en était très reconnaissant. Beaucoup d’étrangers sont évidemment à charge aussi bien aux autorités du Maroc qu’aux habitants parce qu’ils élèvent de trop grandes prétentions et qu’ils transforment ce qui leur est accordé par complaisance en un tribut dû à leur dignité d’Européen. Chez les Arabes on a un sentiment très fin du tact et de la bonne éducation, et l’on reconnaît volontiers le cas où un Roumi cherche à se rendre agréable. Ce n’est pas d’ailleurs fort difficile, et bien des voyageurs diminueraient ou même éviteraient une foule de difficultés, s’ils consentaient à vivre moins dans le cercle des idées natales et s’ils tenaient compte des usages du pays.

Quand je lis la description faite par le baron de Maltzan de son voyage au Maroc, et surtout de son séjour à Marrakech, j’y trouve bien des choses incompréhensibles. Un homme qui parlait l’arabe aussi bien que ce voyageur aurait certainement pu se montrer très librement dans Marrakech, et n’aurait pas eu besoin de se déguiser en Juif. Est-il possible que, dans le peu d’années écoulées entre le séjour de Maltzan et le mien, les circonstances aient changé aussi complètement, et que les idées des Maures sur les étrangers aient pu se modifier à ce point ? C’est ce que je puis difficilement admettre. Après Maltzan, l’expédition anglaise de Hooker, puis celle de Fritsch-Rein ont passé à Marrakech : mais ces messieurs ne font pas mention de désagréments qui leur soient arrivés dans cette ville. Il dépend presque toujours de l’Européen de s’entendre avec les indigènes.