La ville de Marrakech el-Hamra.
Nous possédons une suite de descriptions de cette ancienne capitale, dues à différents voyageurs dont la plupart, il est vrai, n’ont pu y demeurer que peu de temps. Hooker et de Fritsch donnent des renseignements précieux ; Maltzan dépeint son court séjour, et le livre de Conring donne également différents détails. Jusqu’ici la description la plus exacte est encore celle du Français Paul Lambert, auquel nous devons aussi un plan de la ville.
Marrakech est une vieille ville et a été, prétend-on, fondée au onzième siècle de notre ère. Sidi Yousouf ben Tachfin s’y serait d’abord établi et y aurait attiré les habitants de la ville d’Agmat, un peu au sud, et d’origine romaine. Marrakech doit s’être accrue rapidement, car des le siècle suivant elle était citée comme une des plus grandes du Maroc. Son enceinte est encore aujourd’hui très étendue, et, pour la suivre complètement, il ne faut pas moins de deux heures. Comme toutes les villes marocaines, elle est entourée de murs très épais. Ceux de Marrakech sont hauts de plus de vingt pieds et percés de sept portes. Ces murs, quoique consistant seulement en un mélange d’argile et de petites pierres fortement battu, auraient suffi jadis pour rendre un siège très difficile ; ils sont naturellement sans importance au point de vue de la guerre moderne ; d’ailleurs, en beaucoup d’endroits, ils tombent en ruines, et l’on croit inutile de les relever.
Comme je l’ai dit, Marrakech est sur un plateau d’environ 500 mètres d’altitude, au pied de l’Atlas, qui en paraît extrêmement voisin ; il faut pourtant deux petites journées de marche pour atteindre les avant-monts du nord. Ce plateau, surtout dans sa moitié septentrionale, est couvert de nombreux palmiers et oliviers ; vers le sud et le sud-ouest il est fort pierreux.
Les sept portes de Marrakech sont : 1o Bab el-Hammam (Porte du Bain), de la forme bien connue des portes mauresques, en fer à cheval, et avec des créneaux et des poivrières ; 2o Bab el-Debbagh ; 3o Bab el-Ailahn ; 4o Bab el-Chmis (Porte du Jeudi), parce qu’on arrive de là au grand Soko el-Chmis (Marché du Jeudi) ; 5o Bab er-Roumi (Porte des Étrangers), qui unit la ville aux bâtiments du sultan ; 6o Bab el-Tobihl, qui conduit en pleine campagne ; 7o Bab ed-Dokanah, qui mène au faubourg réservé aux lépreux. A chaque porte se tiennent une grande quantité de machazini, qui la gardent et qui examinent les entrants ; c’est là aussi qu’est payé l’octroi pour les marchandises et les animaux, et à cet effet il s’y trouve toujours quelques employés. Les portes sont fermées le soir ; les étrangers accompagnés de machazini y ont accès après la fermeture ; cette coutume se retrouve dans tout le Maroc. La mellah est également fermée la nuit.
Aux abords des portes, les rues sont larges, mais dans l’intérieur de la ville elles forment un réseau serré de ruelles étroites et malpropres ; les fabricants de poudre sont en même temps balayeurs des rues et utilisent les ordures déposées hors de la ville à la production du salpêtre.
La plupart des maisons ont un rez-de-chaussée, où se trouvent les meilleures pièces ; presque chacune d’elles a un puits dont l’eau sert à son entretien ; l’eau potable vient des puits et des citernes publiques. On construit les maisons uniquement en briques et en solives ; les pierres sont peu en usage. Les plus belles maisons se trouvent dans les quartiers de Zaouia el-Hadhar, Sidi-Abd-el-Asyz, Kat-ben-Ayd et Riadh-Zittoun. Il n’y a pas de promenades publiques ; néanmoins l’intérieur des murs renferme de nombreux et grands jardins, ainsi que des places publiques, et la moitié nord seulement de l’espace enclos par les murailles est couverte de maisons.
La ville est administrée de la façon suivante : un caïd ou gouverneur, qui représente le sultan ; son chalif, un chef de la police (moul-el-dhour), un directeur du marché (mohtasseb), deux juges (cadi), un administrateur des mosquées et fondations (nadher). Chaque métier a en outre son président (amin), et chaque quartier a son chef spécial (mokkadem et nadher).
Il y a trois prisons, dont une juive ; l’une, dans la citadelle, est spécialement destinée aux prisonniers d’État. J’ai décrit plusieurs fois la triste situation de ces endroits ; à Marrakech les prisons sont toutes souterraines ; la plupart des condamnés portent des chaînes, mais ils peuvent circuler dans de vastes salles. Ils ne reçoivent pas de nourriture, et en sont réduits à la charité publique, au produit de travaux faciles ou au secours de leurs parents.
Marrakech a deux grands marchés (soko), l’un du jeudi, l’autre du vendredi. Le premier (Soko el-Chmis) est le plus important. On y vend surtout des chevaux, des chameaux, des mulets, des bœufs et des ânes. Pour acheter un animal, on commence par l’examiner ; puis le vendeur doit garantir qu’il n’a pas été volé ; enfin le marché est conclu devant le commissaire du marché (adoul), qui pour cela prélève une petite somme.