Mauvais accueil à Taroudant. — Excès populaires. — La kasba. — Mougar. — Les Howara. — Le caïd de Mtouga. — Le chérif du Tafilalet. — Vol. — Départ. — Mon escorte. — La ville de Taroudant. — Portes et murs. — Les maisons. — Les mosquées. — L’oued Sous. — L’industrie. — Les tribus. — Jongleurs et charmeurs de serpents. — Les arbres d’argan. — Production de l’huile. — L’arbre d’arar. — La gomme ammoniaque. — La gomme arabique. — L’euphorbe.

La joie d’avoir atteint la capitale de l’oued Sous fut bientôt changée en amertume par l’accueil qui nous y était réservé. Nous traversâmes la porte du nord et nous nous dirigeâmes le long des murs, en évitant autant que possible l’intérieur de la ville, vers la kasba, au nord-est de Taroudant, pour y dresser nos tentes ou nous installer dans une maison sous la protection du fonctionnaire nommé par le sultan. Nous en fûmes renvoyés d’une façon assez grossière, car on avait appris, nous dit-on, qu’un Chrétien se trouvait dans la caravane ! Nous repartîmes de nouveau en longue procession, ce qui ne manqua pas de causer de l’émoi parmi la population, et nous fûmes conduits dans un foundaq situé près de la mellah, le quartier des Juifs ; on voulait nous prouver ainsi qu’on nous mettait sur le même pied qu’eux. Il fallut nous décider provisoirement à demeurer là et à attendre que de meilleures relations s’établissent entre nous et les autorités.

Notre foundaq était une assez grande maison, élevée d’un étage, au milieu de laquelle se trouvait une cour carrée dans laquelle débouchaient les corridors et les chambres, si l’on peut nommer ainsi des pièces étroites, basses et obscures. Nous nous y installons, nous prenons possession des chambres, et nous avons déjà déchargé les bagages et rentré les animaux quand tout à coup nous entendons devant la maison un bruit épouvantable. Une foule s’y est réunie, crie et tempête d’une façon menaçante en lançant des pierres contre la porte. Des gens de connaissance d’Emnislah nous disent que le peuple est très ému et demande que le Chrétien soit renvoyé de la ville. Nous courons tous aux armes, car la porte peut être brisée, et nous ne sommes pas disposés à nous laisser massacrer ou lapider sans autre forme de procès ; nous envoyons en même temps un messager au chalif de la ville, ainsi qu’au chérif, pour lequel Hadj Ali a des lettres de recommandation. Avant que les choses tournent tout à fait mal, apparaissent quelques vieillards, parmi lesquels le chalif et le chérif ; ils commencent alors à nous interroger de toutes façons. Un violent débat s’élève d’abord ; la foule déclare que les Chrétiens ne peuvent entrer dans la ville ; nous en appelons à la lettre du sultan, qui enjoint expressément à tous ses représentants de me protéger et de me soutenir de toutes manières.

Peu à peu ces gens entendent raison et discutent le cas d’une façon moins passionnée ; c’est surtout le chérif, que Hadj Ali a vite gagné à notre cause, qui parle d’une façon conciliante. Je déclare de nouveau quelle est mon intention : je veux demeurer quelques jours dans la ville afin de me joindre à une caravane qui parte pour Timbouctou ; je demande aussi la permission de dresser mes tentes dans l’enceinte de la kasba pour être dorénavant à l’abri des insultes du peuple. Cela m’est enfin accordé par le chalif, qui provisoirement représente le sultan, faute d’un caïd ou d’un amil nommé pour la ville.

Du reste nous avions trouvé parmi la foule quelques amis qui nous avaient connus à Marrakech et qui s’occupèrent de nous de leur mieux. L’un d’eux poussa les choses si loin, et arrangea de telle sorte avec une pierre le plus forcené des tapageurs, que celui-ci tomba à terre tout couvert de sang. Cette masse de peuple en fureur était composée uniquement de gens des castes inférieures, surtout d’esclaves, de jeunes garçons et d’une quantité de Négresses de basse condition, que le goût du scandale avait attirés là. Les meilleurs éléments de la population ne se livrent pas à de pareils excès.

Il nous fallut recharger nos animaux aussi vite que possible pour regagner la kasba : ce qui déplut au gardien du foundaq, qui, par là, voyait s’éloigner toute perspective de pourboire. Nous reprîmes, sous la conduite de quelques vieillards et du chérif, le chemin que nous avions déjà suivi, et nous entrâmes enfin dans la kasba par plusieurs portes. Nous pûmes alors dresser nos tentes en toute sécurité sur une grande place à l’intérieur de cette vaste citadelle, et nous y installer aussi commodément que possible. La kasba est une construction extrêmement considérable entourée d’un mur très haut et très épais, qui, d’après les circonstances locales, la rend inexpugnable. Dans l’une des cours se trouvaient deux vieux petits mortiers de bronze, qui n’y avaient sans doute jamais trouvé leur emploi. Peu de gens devaient habiter la kasba, car elle paraissait presque déserte. Il ne semble pas y avoir beaucoup de soldats du sultan ; le chalif habite l’une des maisons, avec quelques hommes seulement, qui tiennent lieu de machazini.

Du reste, en ce moment il se trouve ici, en mission extraordinaire, un envoyé du sultan qui négocie avec les gens de l’oued Sous, et qui cherche à rétablir autant que possible le prestige de son souverain.

Les personnes qui m’avaient protégé revinrent le jour suivant pour connaître plus exactement le but de mon voyage ; la nécessité se fit alors sentir de justifier quelques renseignements inexacts que nous avions donnés la veille à mon sujet ; Hadj Ali trouva qu’il valait mieux dire toute la vérité à cet égard. Il expliqua nettement ce que nous voulions et pourquoi nous trouvions plus avantageux de me faire passer aux yeux du peuple pour un médecin turc. Ces gens finirent par entendre raison, surtout après ce que leur dit le chérif, et acceptèrent le déguisement que je m’imposais dans les circonstances actuelles. Il fut également fort utile pour nous que l’envoyé du sultan se trouvât là par hasard et pût certifier l’exactitude de la lettre souveraine.

On me déclara que, pour me rendre avec une escorte dans le pays de Sidi-Hécham, au sud de l’oued Sous, il était nécessaire d’écrire au caïd de Mtouga, au nord de l’Atlas : il paraît que cet homme énergique a su acquérir une grande influence. Tout le monde décrivait le chemin du pays de Sidi-Hécham comme infiniment dangereux ; la région entière était, disait-on, infestée de brigands, et, rien que dans ces derniers jours, une vingtaine de personnes y avaient été tuées. Cela ne paraissait pas fort rassurant.

Du reste, je dois, dans tous les cas, demeurer quelque temps à Taroudant. J’apprends que bientôt aura lieu dans le Sidi-Hécham un grand marché annuel, où l’on se rend de tous les côtés. Une caravane de marchands de Taroudant devant y aller également, j’espère pouvoir me joindre à elle.