Le temps était devenu pluvieux, et pendant la nuit tombaient des averses telles, qu’il fallut entourer les tentes de rigoles pour faciliter l’écoulement de l’eau. Nous avions tendu trois grandes tentes : les deux jolies tentes de Tanger, dont j’occupais l’une avec Benitez, tandis que Hadj Ali et Mouley Achmid étaient logés dans l’autre ; en outre j’avais acheté une grande tente en grossière étoffe brune de poil de chameau, et qui servait pour mes gens et pour faire la cuisine. Tous les matins j’envoyais à la ville Ibn Djiloul avec un âne pour acheter des vivres, c’est-à-dire de la paille et de l’orge pour les animaux, de la viande et des légumes pour nous : de sorte que notre séjour à Taroudant était assez onéreux.

Presque tout le jour Hadj Ali était occupé au sujet des négociations concernant mon voyage ; le chérif et l’envoyé du sultan y prenaient part d’ordinaire.

Le 18 mars nous reçûmes tout à coup la visite de quelques vieux cheikhs des Howara. Pour Taroudant ce fut un événement de voir paraître dans la ville ces gens, toujours en querelle avec elle. Les Howara, qui sont Arabes, avaient appris qu’on avait insulté notre caravane, parmi laquelle se trouvait un chérif, neveu du célèbre Abd el-Kader, et qu’on lui avait assigné un logement dans le quartier des Juifs. Ils se montrèrent très bien disposés à notre égard, et nous invitèrent instamment à aller les voir dans leurs maisons. Ils déclaraient que, si l’on nous avait forcés de demeurer dans le foundaq du quartier juif, ils auraient attaqué la ville ! Ils donnèrent une expression très vive à leur indignation au sujet des excès du peuple et nous invitèrent à plusieurs reprises à aller les voir. Mais nous refusâmes ; Hadj Ali ne trouva pas opportun de quitter encore une fois les portes de la ville, derrière lesquelles nous étions en sûreté, pour aller visiter des Howara, dont la réputation est si suspecte. Peut-être nous invitaient-ils dans une bonne intention ; peut-être aussi était-ce pour nous dépouiller. Bref, nous demeurâmes où nous étions, et nous nous excusâmes en disant que nous ne pouvions manquer le grand marché annuel de Sidi-Hécham.

Mon compagnon a fait une nouvelle connaissance intéressante pour lui, celle d’un cheikh d’une tribu voisine de Meknès, exilé ici et qui compte naturellement parmi les mécontents du Maroc ; ils paraissent étudier de grandes combinaisons politiques, et Hadj Ali me déclare un jour, très sérieusement, qu’avec deux mille hommes de troupes algériennes bien armées et un million de francs il entreprendrait de se rendre maître d’un grand empire, complètement indépendant du sultan.

Depuis quelques jours nous avons eu du mauvais temps ; les vents d’équinoxe nous ont amené des pluies ; mais le 20 mars est encore une belle journée. Nos tentes sont toujours remplies de visiteurs, et Hadj Ali est devenu tout à coup ici un personnage très recherché ; il en est infiniment flatté, et cela ne peut qu’être utile à mes projets. Nos relations avec les meilleures classes de la ville sont devenues très bonnes, mais je demeure constamment dans la kasba, pour ne pas soulever une nouvelle explosion du fanatisme des couches inférieures du peuple.

Le 21 mars arrive déjà la réponse du caïd de Mtouga au sujet de l’escorte à me fournir pour le pays de Sidi-Hécham ; cette réponse est adressée au cadi de Taroudant. Il nous invite à prendre un repas dans la maison qu’il a en ville et nous y communique l’écrit du cheikh de Mtouga, assez favorable dans l’ensemble.

Ma présence à l’oued Sous avait été rapidement connue, et le secrétaire du sultan, dont j’ai parlé plusieurs fois, recevait souvent des lettres à ce sujet. D’un côté c’étaient des offres de la part des Howara, pour nous escorter, si l’on nous refusait cette protection à Taroudant ; et d’un autre côté, des lettres de gens indignés de ce que les autorités de la ville permissent à un Infidèle se loger dans ses murs.

On répondait à ces dernières que j’étais au service du sultan de Turquie, qu’en outre j’avais reçu pleine liberté d’action de la part de celui du Maroc, et qu’enfin je voyageais en compagnie d’un grand chérif, qui prenait la responsabilité de tout.

Ma visite chez le cadi eut pour résultat de nous faire envoyer par lui une petite mouna, consistant en deux pains de sucre et un peu de beurre. Je fus heureux de voir que cet homme influent, mais assez réservé et assez sombre d’allures, nous était gagné ; il pouvait certainement obtenir une escorte pour nous.

Le jour suivant, le cadi me demanda une copie du sauf-conduit du sultan et une attestation écrite par moi et prouvant qu’il m’avait fourni des hommes d’escorte jusqu’aux frontières de l’empire du Maroc. Je lui donnai la copie de la lettre du sultan, mais je ne pus me rendre à sa deuxième demande. Je me déclarai tout prêt à lui délivrer une attestation de ce genre dès que j’aurais atteint l’oued Raz, qui sépare le Maroc du pays de Sidi-Hécham. Le cadi finit par se rendre à mes raisons.