L’arrivée de mon escorte avait été plusieurs fois annoncée, et, en conséquence, le jour de mon départ fixé ; mais il survenait toujours de nouveaux embarras. Le 23 mars nous devions partir, mais l’escorte ne parut pas, et l’on me consola en promettant son arrivée pour le soir. Dans la soirée, tous les amis de Hadj Ali arrivèrent tout à coup et nous conseillèrent fortement de ne pas partir encore : la caravane qui allait au grand marché avait dû revenir sur ses pas, à cause du peu de sécurité des routes, et ne repartirait que le 27 mars. Hadj Ali était évidemment ravi de ce contretemps, car il avait trouvé là de bons amis avec lesquels il menait toute sorte d’affaires particulières.

Le 24 mars nous fîmes la connaissance d’un chérif du Tafilalet, qui était en voyage pour l’oued Noun. Il devait faire une grande partie de notre route et s’offrit à nous accompagner. J’en fus charmé, car c’était un homme tranquille mais résolu, qui pouvait nous rendre maint service : aussi acceptâmes-nous très volontiers ses offres. Il avait fait en onze jours, disait-il, le chemin du Tafilalet par l’oued Draa jusqu’à Taroudant. Par lui j’avais une occasion facile d’aller au Tafilalet, aussi étais-je résolu à en profiter si le voyage du pays de Sidi-Hécham à Timbouctou n’était pas possible. Peut-être le chérif se laisserait-il convaincre et consentirait-il à faire avec moi une plus grande partie du voyage, car il ne paraissait pas fort pressé d’aller à l’oued Noun.

Tandis que j’étais dans la kasba, à la table du chalif, qui m’avait invité, ainsi que Benitez (Hadj Ali était en ville, comme d’ordinaire), l’un de mes serviteurs, le jeune garçon berbère que nous n’avions engagé qu’à la kasba Mzougi, vola dans ma tente un petit sac d’argent, contenant à peu près 20 douros, et un revolver. C’était la première fois et, je dois en avertir le lecteur, aussi la dernière que je devais être directement volé par un Mahométan. On m’a extorqué des présents, on m’a pillé : mais je n’ai jamais revu un vol ordinaire. Ce jeune garçon avait libre accès dans ma tente, et pendant mon absence il profita de cette permission pour s’emparer de ces objets. Ce fut un vrai bonheur qu’il n’eût pas trouvé le sac contenant le reste de l’argent et dans lequel se trouvaient 300 ou 400 douros, toute ma fortune ; j’aurais été placé dans une situation désespérée. Un des serviteurs qui étaient dans la tente-cuisine me fit remarquer à mon retour que le jeune Berbère était resté un peu longtemps dans ma tente, et me pria d’examiner s’il n’y manquait rien. Je m’aperçus bientôt du vol.

Mes gens, et surtout Hadj Ali, étaient furieux de ce tour ; ils prirent leurs fusils, se précipitèrent dans la ville et y mirent tout en émoi, de sorte que pendant le reste de l’après-midi et durant la nuit une chasse en règle eut lieu pour trouver le Berbère : la population de Taroudant, si peu amicale qu’elle eût été avec moi au début, était révoltée d’une telle action ; aux yeux de ces gens-là, le vol est quelque chose d’extrêmement vil.

Malgré les recherches les plus sérieuses et les plus zélées, on ne put trouver ce garçon : il ne pouvait avoir quitté la ville, puisque les gardes des portes ne l’avaient point aperçu ; il ne l’aurait pas osé, dans la crainte des brigands. Évidemment il connaissait dans Taroudant quelqu’un qui le cachait ; c’était peut-être une femme qui l’avait engagé à ce vol.

Les deux jours suivants, le 25 et le 26 mars, se passèrent aux préparatifs du départ, qui devait définitivement avoir lieu le 27. J’avais encore loué un chameau jusqu’au pays de Sidi-Hécham, pour ne pas surcharger mes animaux, et contre la somme de 5 douros, prix assez considérable pour une aussi courte distance. J’écrivis un grand nombre de lettres, que je remis à un Juif sur le point de partir pour Mogador ; j’avais attendu en vain la caisse de provisions et de médicaments que j’avais commandée de Marrakech à Mogador.

Je pus ainsi quitter, après douze jours seulement de séjour, la ville où, à mon entrée, il semblait que mon voyage allait trouver sa fin. Taroudant a été visitée par un petit nombre d’Européens ; quelques-uns y ont été retenus presque prisonniers. Les circonstances peuvent y être devenues un peu plus favorables aujourd’hui, mais c’est toujours une entreprise qui comporte certains risques que de parcourir l’oued Sous. Je me suis séparé finalement en très bons termes des gens qui nous fréquentaient, mais on ne voyait que trop clairement, surtout chez les fonctionnaires, le chalif et le cadi, combien ma présence leur était importune. Evidemment il leur en coûtait des peines et de l’argent pour m’assurer une escorte sûre jusqu’au pays de Sidi-Hécham ; d’un autre côté, ils craignaient pour leur responsabilité, au cas où un malheur m’arriverait : ils seraient alors accusés de ne pas avoir fait leur devoir, comme le prescrivait la lettre du sultan. Je fus réellement heureux de quitter la ville le 27 mars, car Taroudant n’avait été ni plus ni moins qu’une prison pour moi, et une prison fort coûteuse : la nourriture de plusieurs serviteurs, ainsi que celle d’un certain nombre de chameaux, de chevaux, de mulets et d’ânes, revenant assez cher même dans ces pays.

La ville de Taroudant, à environ 88 kilomètres de la mer, occupe, d’après les renseignements publiés par Gatell, qui a aussi donné un plan de cette ville, une superficie d’environ 430000 mètres carrés, et est complètement entourée d’un mur solide, haut de 6 à 8 mètres et construit partie en pierre, partie en argile battue. A des intervalles de 60 à 100 mètres se trouvent des tours carrées massives, de sorte que dans un tel pays ces fortifications peuvent passer pour extraordinairement fortes ; d’ailleurs ces tours sont encore relativement en très bon état. Cinq portes conduisent dans la ville : Bab el-Kasba mène à la citadelle ; Bab el-Chamis, au nord, vers Marrakech ; Bab Oulad ben Nouna, vers le nord-ouest, à Mogador ; Bab Targount, vers Agadir (Santa Cruz) et dans le district des Chtouga ; et Bab Ezorgan, vers le sud.

La kasba, qui occupe l’angle nord-est de la ville et couvre environ 50000 mètres carrés, est séparée par un mur particulier de la véritable ville, où mène une autre porte. On trouve dans les cours intérieures quelques vieux canons ou mortiers, qui n’ont probablement jamais servi ; ils gisent là paisiblement depuis des siècles.

La moitié à peine de la ville est couverte de maisons, et, quand j’entrai dans Taroudant, j’eus à traverser, avant d’atteindre la kasba, un grand espace couvert de jardins d’oliviers. Les habitations, au nombre de 1300, dit-on, sont presque uniquement construites en argile battue et dans le style ordinaire du Maroc, c’est-à-dire avec toit plat et sans fenêtres ; les chambres n’ont d’autre ouverture que la porte qui conduit dans la cour ou sous une véranda. De nombreux foundaqs servent à loger les caravanes ; ils contiennent beaucoup de petites pièces, et celles qui sont réservées aux hommes diffèrent peu des écuries. Beaucoup ont un étage, que, dans ce cas, les hommes habitent, tandis que le rez-de-chaussée est destiné aux animaux et aux bagages. Les foundaqs sont affermés, et leurs titulaires ont à payer annuellement une petite somme au trésor, c’est-à-dire au représentant du sultan. Ce ne sont pas des auberges, car chacun apporte et prépare ses provisions ; l’un de ces caravansérails, le foundaq Essalah, sert de marché.