Le soir nous apprenons de nouveau que Sidi Housséin a envoyé des messagers à Tekna, pour nous y faire arrêter. J’avais peut-être un jour laissé échapper le nom de Tekna, et, pour travailler plus sûrement à notre perte, Sidi Housséin avait probablement agi auprès des habitants de cette ville, en les invitant à coopérer à notre disparition. Comme les gens de Tekna sont également d’effrontés pillards, il n’est pas invraisemblable qu’ils envoient une quantité de cavaliers à notre recherche dès qu’ils apprendront notre départ de Tendouf. Cette nouvelle agit encore d’une façon très fâcheuse sur mon pauvre Hadj Ali, qui se trouve à regret dans cette situation. Le soir nous avons de nouveau un violent vent d’ouest, avec 20 degrés seulement.
Le matin du 29 avril, chacun était debout dès quatre heures, mais il en était sept avant que nous nous missions en route ; nous avions vingt chameaux à charger, ce qui n’est pas un petit travail. Ce jour-là, le chemin remontait tout droit vers l’est la vallée de l’oued Draa, que nous traversâmes obliquement ; le caractère du pays restait le même : des champs d’orge et des pâturages entre des endroits sablonneux et stériles, quelques thuyas, des argans isolés, quoique nous eussions déjà dépassé la limite sud de leur zone d’extension, et une herbe maigre.
En un point nommé Oum el-Achar nous remontâmes la berge escarpée du Draa et nous nous trouvâmes sur sa rive gauche. Devant nous se dressait une chaîne de montagnes peu élevée, à crête dentelée, que nous devions franchir : je trouvai là, au bivouac, du calcaire, qui s’étend au loin vers le sud, et du grès, moins abondant ; ces roches étaient remplies de fossiles paléozoïques, et surtout de crinoïdes et de brachiopodes. Mais il me fallut être fort prudent en ramassant ces fossiles, pour ne pas éveiller la méfiance ; les gens qui m’entouraient n’en connaissaient pas la valeur, et ils auraient cru à de la sorcellerie en me voyant recueillir des pierres ; la pensée de l’or eût été naturellement la première à leur venir.
Un petit oued desséché vient du sud et se jette dans l’oued Draa auprès de notre bivouac, après avoir traversé la chaîne bordière dont j’ai parlé. La marche du jour n’a duré qu’environ quatre heures, et vers midi nous nous arrêtons déjà pour faire reposer nos chameaux et dresser nos tentes.
Nous avons quitté là l’oued Draa, la rivière la plus importante du nord-ouest de l’Afrique jusqu’au Sénégal, en raison de la longueur de son cours, de la largeur et de la profondeur de son lit ; mais il roule rarement de l’eau.
Ses sources sont dans les plus hautes régions de l’Atlas ; de ce point la rivière prend d’abord une direction presque nord-sud ; puis, à l’oasis d’Adouafil, elle se détourne directement à l’ouest et atteint enfin l’Atlantique, après avoir conservé en général la direction de l’ouest-sud-ouest, et après un cours de plus de 1100 kilomètres.
Sous le nom de pays d’oued Draa on distingue particulièrement les groupes d’oasis qui se sont formées dans la partie supérieure de la rivière avant qu’elle ait pris la direction de l’ouest. La rivière y est toujours abondante, car elle est alimentée par les sommets neigeux de l’Atlas central. Aussi trouve-t-on dans son voisinage une foule d’oasis florissantes, où poussent en abondance des légumes, des fruits et des grains de toute nature, et surtout d’excellentes dattes. Mais c’est là aussi que l’eau vivifiante est utilisée et répartie en canaux d’irrigation sans nombre, de sorte qu’il y en a peu pour le cours moyen, et qu’il n’en reste plus pour le cours inférieur. Il y a des années pendant lesquelles un faible courant d’eau atteint réellement la mer, durant peu de temps ; mais celles où le cours inférieur, que nous avions traversé, est à sec, doivent être les plus nombreuses. Il ne reste alors d’autre eau dans le lit de la rivière que celle provenant des pluies locales. Pourtant un peu d’eau doit toujours couler au travers des sables du lit, car autrement les mares et les puits seraient bientôt à sec, et les pâturages, ainsi que les champs d’orge, ne pourraient subsister.
Non loin du point où l’oued Draa s’incline vers l’ouest presque sous un angle droit, il s’élargit de manière à former un lac, l’el-Debaïa, qui n’est complètement rempli d’eau que pendant les années humides : cette inondation ne dure ordinairement que peu de temps, car le sol est employé à la culture des céréales.
Le lit du Draa est une vallée d’érosion très large et très profonde, qu’il s’est creusée dans les couches paléozoïques dont se compose la lisière nord du Sahara occidental ; la pente n’a d’importance que dans le cours supérieur ; au contraire, au-dessous de sa courbure, le courant est très lent, comme il est naturel, puisque l’eau coule à travers un plateau généralement uni et montrant peu d’ondulations.
Les bords de cette vallée, qui atteint parfois plus de 2000 mètres de large, ressemblent à des chaînes de montagnes ; la force d’érosion a été ici extrêmement puissante, comme on le voit encore par les berges verticales, brutalement déchirées et découpées.