On prétend que le Draa avait encore un cours permanent dans les temps historiques ; d’anciens écrivains rapportent que les hippopotames et les crocodiles y abondaient, et que les éléphants vivaient dans ces contrées. Les pétroglyphes dont j’ai parlé et qui se trouvent près de l’oued Draa renferment beaucoup d’éléphants et d’hippopotames ; ce qui peut être regardé comme une preuve de ces assertions.
Gerhard Rohlfs, auquel nous devons tant pour la connaissance du nord de l’Afrique, fut aussi le premier Européen instruit qui visita, en 1862, le groupe des oasis du Draa, au pays dit de l’oued Draa. Ces oasis se divisent du nord au sud en cinq provinces, dont la plus méridionale, Ktaoua, est la plus importante. Tout le groupe appartient nominalement au sultanat du Maroc, aussi bien que le Touat, mais le sultan n’y a aucune influence ; chaque localité s’administre elle-même, et il n’est pas question de chef suprême commun. Le sultan y envoie, il est vrai, de temps en temps, un fonctionnaire, qui habite dans le district central de Ternetta, mais cela n’est que pour la forme ; les Draoui[2] ne livrent au sultan ni présents ni impôts.
Le bourg des Beni Sbih, au sud de Ktaoua, est le plus considérable pour le nombre d’habitants ; mais la ville la plus importante est Tamagrout, car il s’y trouve une grande zaouia, siège d’une importante confrérie religieuse.
Le plus grand nombre des habitants des oasis de l’oued Draa sont des Chelouh, et, comme tels, ils sont fort peu disposés à accepter l’autorité du sultan ; ils appartiennent surtout à la tribu des Aït Tatta, qui ne le cèdent pas en mauvaise réputation aux Howara, ainsi que je l’ai déjà dit. Ils considèrent la région du Draa comme leur terrain de chasse, mais vont assez souvent au sud jusque dans le désert, pour piller les caravanes.
Il existe aussi dans ces oasis une population arabe dont une grande partie appartient à des familles de chourafa, de même qu’au Tafilalet ; en outre, la tribu arabe des Beni Mouhammed y est dispersée en nombreuses petites communautés, qui ont conservé la coutume arabe d’habiter dans des villages de tentes, tandis que presque partout les Berbères logent dans de grandes maisons d’argile.
Il y a un grand nombre de Nègres esclaves ; les Juifs sont tolérés dans les localités importantes, où ils n’ont pas à souffrir les mêmes vexations qu’au Maroc. Ils sont surtout artisans : menuisiers, tailleurs, cordonniers, ouvriers en métaux, etc., et se sont rendus en quelque sorte indispensables aux Draoui.
Le groupe d’oasis de l’oued Draa est fort peuplé ; le nombre de ses habitants est évalué à plus de 200000 ; ils font avec Timbouctou et le Soudan un commerce qui n’est pas sans importance ; en outre la culture des dattes et des légumes y est très florissante. Avec celles du Tafilalet, les dattes de l’oued Draa sont réputées au Maroc pour les meilleures et sont exportées en grande quantité.
On raconte qu’une particularité botanique s’y rencontre dans la plus belle et la plus grande des provinces, Ktaoua : une partie très importante du sol arable est si bien couverte d’une plante, la réglisse (Glycyrrhiza), qu’on ne peut l’en faire disparaître. Le grain cultivé ne suffit pas pour la population, qui est fort dense, et l’on doit en importer du dehors.
Le matin suivant, nous continuons vers le sud et franchissons par des zigzags la chaîne de hauteurs pierreuses et escarpées, ce qui est très fatigant pour les chameaux. Puis nous arrivons dans une plaine semée de pierres et d’acacias ou de thuyas isolés. Elle était couverte de fossiles roulés et polis qui s’étaient détachés du sous-sol rocheux. Il nous fallut alors tourner toute une série de petites montagnes, se succédant en forme de coulisses ; dans l’intervalle de ces rochers presque verticaux une large vallée décrivait de nombreuses courbes.
Nous avions encore un violent vent d’ouest, de sorte que la chaleur ne semblait pas particulièrement pénible. Ce jour-là nous nous arrêtâmes de nouveau vers midi, autant pour ménager nos chameaux dans ce terrain rocheux, que pour attendre le cheikh Ali, resté un peu en arrière. D’après ce qu’il nous a dit, il est maintenant certain qu’il ira avec nous à Tendouf et qu’il nous donnera un guide pour le voyage ultérieur ; aucun de ses fils ou de ses neveux ne nous accompagnera.