Il fait toujours très chaud, et, l’après-midi, nous avons constamment près de 30 degrés centigrades ; le séjour sous les tentes étant désagréable, nous sommes obligés de rechercher l’abri des buissons ; là du moins on a l’avantage d’être exposé aux vents frais, qui soufflent sans cesse depuis notre arrivée.

Le 23 avril, le bruit se répandit que des messagers de Sidi Housséin étaient arrivés avec des lettres pour le cheikh Ali ; parmi eux était l’homme qui nous avait accompagnés, en quittant Ilerh, pendant peu de temps et avait réclamé pour cela un prix très exagéré. Hadj Ali, dont le malaise s’était accru subitement, me raconta que Sidi Housséin avait adressé à notre ami le cheikh une lettre l’invitant à nous conduire à quelque distance dans le désert et à nous y faire disparaître : le butin serait alors partagé. Si le cheikh avait des scrupules, il pouvait du moins nous défendre d’aller plus loin et me faire ramener à Ilerh. Tout d’abord je ne voulus pas croire à ces nouvelles ; je m’imaginais que c’était simplement une manœuvre de Hadj Ali pour me faire peur et m’entraîner à l’abandon de mes projets. Mais, le jour suivant, le cheikh lui-même confirma l’arrivée d’une lettre semblable ; il ajouta aussitôt qu’il ne répondrait même pas à de pareilles insinuations et se bornerait à renvoyer leurs porteurs sans autre forme ; je pouvais être absolument tranquille : aussi loin que s’étendait son influence, rien n’arriverait ni à mes gens ni à moi.

C’était un fort méchant tour de Sidi Housséin. Comme il possédait mon attestation écrite prouvant que j’avais trouvé protection dans son pays, il pouvait attendre tranquillement les réclamations du sultan du Maroc et repousser toute responsabilité. Je suis convaincu que Sidi Housséin avait envoyé après nous en secret des coupeurs de route, pour nous anéantir au delà des frontières de son pays ; nous ne devions qu’à la circonstance de ma rencontre avec les gens du cheikh d’avoir pu échapper à une surprise. Maintenant Sidi Housséin cherchait à exécuter avec l’aide du cheikh Ali son plan longuement prémédité. Ce dernier se comporta honnêtement : il lui eût été facile de me forcer à renoncer à mon voyage et à revenir, en faisant usage de son influence pour déterminer mes guides et mes serviteurs à refuser de m’accompagner ; je n’aurais pu rien faire contre cette éventualité.

En outre il était de l’intérêt du cheikh de suivre les conseils de Sidi Housséin. Le cheikh est en relations commerciales assez fréquentes avec Mogador, et ses caravanes traversent d’ordinaire le pays de Sidi-Hécham. Même cette circonstance ne put le faire chanceler dans sa résolution ; il renvoya les messagers sans réponse et déclara qu’il partirait avec moi pour Tendouf dès que ses travaux des champs seraient terminés, et que là il s’occuperait de me faire continuer mon voyage. C’était pour moi un résultat fort désiré, et j’étais tellement convaincu que le cheikh Ali tiendrait complètement ses promesses, que je ne prêtai pas la moindre attention aux soupçons mesquins de mes gens, que le manque de foi de Sidi Housséin avait jetés dans l’anxiété et la terreur.

Vers la fin de notre séjour, nous eûmes le soir un vent d’ouest très froid et peu agréable, tandis que pendant le jour il y avait plus de 30 degrés de chaleur. On comptait sur le retour prochain de la grande caravane de Timbouctou, Kafla el-Kebir, qui va chaque année de Tendouf au Soudan et qui a été plusieurs fois pillée dans ces dernières années. Le cheikh Ali attendait des nouvelles d’un parent vivant là-bas et qui s’occupait de ses affaires ; de ces nouvelles dépendrait le voyage du cheikh lui-même à Timbouctou.

Le 27 avril, les premiers avant-coureurs de la grande caravane arrivèrent, annonçant qu’elle avait passé le désert sans danger. Elle se dissout à Tendouf, et ses membres se dispersent dans toutes les directions, pour se réunir de nouveau l’année suivante.

Mes gens, et surtout Hadj Ali, s’abandonnent à un sort inévitable ; ils voient que rien ne me détournera de mon voyage, même le motif, sérieux par lui-même, qu’il fait déjà trop chaud pour traverser le désert ; c’est ainsi que nous nous préparons à quitter l’oued Draa, le 28 avril 1880.

Mon troupeau de chameaux est complet aujourd’hui, et se compose de neuf bêtes ; à la place de l’animal tué à Tizgui, j’en ai acheté du cheikh un nouveau, grand et vigoureux animal, payé 40 douros ; j’ai échangé le petit chameau de Marrakech pour un autre, qui a déjà fait le voyage du désert ; j’ai troqué de même le cheval de Hadj Ali contre un chameau. Le cheikh envoie avec nous à Tendouf un certain nombre de chameaux chargés, et, comme il nous accompagne, nous n’avons absolument rien à craindre pendant ce trajet.

Nous faisons ce jour-là une courte marche de quelques heures, en remontant l’oued Draa. La vallée est très large, et couverte de pâturages, de champs d’orge ; il y a même quelques maisons. Des bancs nettement déterminés de schiste argileux, presque verticaux et dirigés parallèlement au système de l’Atlas, se montrent sur différents points ; les thuyas ne sont pas rares, et le sol est un peu moins sablonneux qu’autour de notre bivouac. Mais nous cherchons de l’eau inutilement ; les bergers, pour abreuver leurs troupeaux, ont creusé des puits en certains endroits et utilisé des cavités naturelles, où l’eau se rassemble à certaines époques. Dans la partie supérieure de l’oued Draa, ce fleuve a de l’eau, mais il en descend très peu, car presque tout est employé à l’agriculture.

Dans les berges verticales on voit de petites cavernes creusées de place en place par les bergers et où ils passent la nuit ; en outre, comme je l’ai dit, ils ont des maisons d’argile.