Demain nous devons quitter Tizgui pour l’oued Draa. Si cet homme ne me trompe pas, nous atteindrons ainsi notre but ; mais il m’est impossible d’admettre que le cheikh se fasse de nous un jouet ; Benitez, qui connaît bien le caractère des Arabes, tient, lui aussi, pour un grand bonheur notre rencontre avec ce chef. Un seul point reste obscur : nous ignorons s’il fera route quelque temps avec nous ; et, comme il n’aime pas beaucoup les questions, nous en sommes réduits à attendre ce qu’il décidera.
Le 17 avril au matin nous quittons Tizgui, en compagnie d’Amhamid, qui est une sorte d’intendant du cheikh, et d’un neveu de celui-ci, pour aller à la campagne, c’est-à-dire dans le lit de l’oued Draa, où se trouvent des champs d’orge et des pâturages.
La marche dura huit grandes heures et nous mena vers le sud-est ; nous arrivions par là dans le vrai désert du Sahara, et dans la zone septentrionale, la hamada. C’est une vue magnifique que celle dont on jouit là sur les montagnes de l’Anti-Atlas, avec l’étroite ouverture de l’oued Temenet et la ville de Tizgui cachée dans ses palmiers.
Après avoir dépassé cette ville, le chemin devint très pierreux ; nous franchîmes encore une fois l’oued Temenet, qui se dirige de là vers le sud-ouest et se jette dans l’oued Draa. Nous arrivâmes à une ligne de rochers qui surgissaient de la plaine et consistaient en couches verticales de quartzite foncée ; puis vinrent des collines de sable mobile avec un puits ; nous franchîmes une faible étendue de serir, c’est-à-dire une plaine couverte de petits cailloux roulés, pour nous arrêter un peu sur la rive droite de l’oued Draa, en un point nommé Maaden.
La température était déjà fort élevée, et le thermomètre ne descendit un peu au-dessous de 30 degrés centigrades que vers le soir ; les dernières heures de la soirée, avec quelque 20 degrés, furent très agréables. Le lieu où nous avions dressé nos tentes était très bien choisi ; seulement l’eau y était mauvaise, car nous devions la prendre dans quelques mares demeurées au fond de l’oued Draa, complètement desséché en cet endroit. Au contraire, il y avait là beaucoup de lait de chèvre. Comme je l’ai dit, la large vallée de l’oued Draa et les terrains environnants servent de pâturages aux troupeaux de moutons et de chèvres ; on cultive des champs d’orge sur les points favorables. Plusieurs tribus ont des droits sur ces terres : non seulement les Maribda, mais aussi leurs voisins les Aït Brahmin, ainsi que les gens de l’oued Noun, y font paître leurs troupeaux ; on peut aisément s’imaginer qu’il arrive souvent des querelles entre ces bergers, surtout à l’occasion de vols d’animaux. Même pendant la nuit ils placent des sentinelles, et l’arrivée d’un ou de plusieurs hommes est toujours annoncée par des coups de feu d’une sentinelle à l’autre.
Le cheikh Ali est encore occupé à rentrer ses orges ; il passe d’ordinaire ses journées aux champs, mais il vient nous rejoindre le soir sous notre tente et y demeure la nuit. A Tizgui il était chaque jour notre hôte à table, tandis qu’ici il nous envoie de la viande et du lait en abondance. Nous recevons également des visites du voisinage ; le bruit de mon arrivée s’est répandu très vite. Le 19 avril apparurent deux coquins, à mine patibulaire, de la tribu berbère universellement redoutée des Aït Tatta ; nous leur offrîmes quelques tasses de thé, et même un peu de sucre, de thé et de bougies. Ils en furent très satisfaits et nous déclarèrent qu’ils ne nous surprendraient pas et nous pilleraient encore moins. Ils avaient entendu dire qu’un chérif et un Chrétien étaient en route pour Tendouf et portaient avec eux des masses d’or ; maintenant, ajoutèrent-ils, ils étaient persuadés que notre richesse en or était fort maigre, et, comme d’ailleurs nous étions les hôtes du cheikh Ali, ils nous laisseraient continuer tranquillement notre route. Les Aït Tatta jouissent, s’il est possible, d’une réputation encore plus déplorable que les Howara, et ils entreprennent des courses folles à travers le désert pour surprendre les caravanes.
Ici on est très fréquemment mis en émoi par les coups de feu des bergers, qui, de leurs postes d’observation, aperçoivent de très loin tout arrivant. On entend souvent également des bruits de querelles ou de discussions, et, si le cheikh Ali n’avait pas toujours été dans notre voisinage, nous aurions trouvé la situation fort incommode. Le cheikh, ainsi qu’un pauvre taleb qui fait toutes ses lettres, puisqu’il ne sait ni lire ni écrire, se rendent dans nos tentes aussitôt que leurs affaires le leur permettent, et soupent tous les soirs avec nous.
Par contre, nous sommes toujours dans l’incertitude au sujet des intentions du cheikh : tantôt il semble qu’il va renvoyer des chameaux à Tizgui, pour y chercher des marchandises, tantôt il ne peut plus partir avec nous. Les chameaux me causent mille ennuis. A Tizgui j’avais dû en faire abattre un, car il allait mourir, j’en fis du moins vendre la viande et j’en tirai près de 15 douros. Ici je m’aperçus qu’un autre chameau portait une blessure ouverte très étendue, et que j’avais à en redouter la perte. J’eus à cette occasion avec Hadj Ali une scène extrêmement vive, dans laquelle il affecta de se croire insulté. Cette comédie alla même si loin qu’il prétendit vouloir se tuer. Il m’écrivit une lettre d’adieu, prit ostensiblement un revolver et s’éloigna. Cette fausse sortie ne m’en imposa pas le moins du monde, comme il était naturel : je le laissai partir, et mes serviteurs le ramenèrent bientôt. Hadj Ali aurait beaucoup donné pour que mon voyage n’eût pas lieu. Plus le jour du départ approchait, plus sa terreur au sujet de contrées inconnues augmentait.
Le 21 avril je me sentis fort mal, par suite de la chaleur et de la mauvaise eau ; les essaims de mouches qui bourdonnaient autour de nous étaient une autre plaie fort désagréable ; Hadj Ali se trouvait aussi très mal, de sorte que nous souhaitions avidement de pouvoir partir, d’autant plus que la contrée ne semblait pas sûre : les vols de bestiaux et les rixes qui en étaient la conséquence arrivaient fréquemment ; même des gens du groupe d’oasis de Tekna, placé au sud de l’oued Noun, viennent jusqu’ici faire paître leurs troupeaux ou pour voler du bétail.
J’avais depuis longtemps songé à ces oasis pour en faire à l’occasion le point de départ de mon voyage vers Timbouctou, au cas où je ne pourrais réussir à partir d’ici. La population paraît, il est vrai, y être un peu pillarde, mais il est possible de solliciter l’appui d’un chérif influent.