Nous dûmes attendre quelques jours à Tizgui le retour du cheikh Ali ; son factotum, le nègre Amhamid, que nous avions rencontré en route, était parti pour l’endroit du lit desséché de l’oued Draa où se trouvent les champs d’orge, afin de mettre le cheikh au courant de notre arrivée. En attendant, nous fûmes assiégés de toutes sortes de visiteurs, qui ne manquaient pas de dépeindre le voyage de Timbouctou sous les plus sombres couleurs. Des récits de ce genre trouvaient dans Hadj Ali un terrain tout préparé et avaient pour seul effet de déranger notre harmonie antérieure. Je connaissais moins que lui les sentiments de crainte et de timidité auxquels les Arabes paraissent être particulièrement disposés, et il me fallut à diverses reprises lui rappeler nos conventions primitives au sujet du voyage à Timbouctou. Son refrain habituel était d’acheter plus de chameaux, ce qu’il me savait être fort difficile avec des moyens aussi restreints que l’étaient les miens.
On me dit également que le cheikh Ali allait probablement conduire lui-même une caravane à Timbouctou et que je pourrais me joindre à lui. Cependant ce voyage n’était pas certain, pas plus que la date où il serait entrepris. Je ne pouvais attendre longtemps, car il ferait bientôt trop chaud ; nous étions déjà avant dans le mois d’avril, et la température était très élevée ; les caravanes partent ordinairement d’ici dès le mois de janvier.
Sur la montagne au pied de laquelle se dresse Tizgui, à une altitude de 500 mètres, il y a de vieux restes de murailles, qui sont, comme toujours, attribués aux Romains, avec raison, il me semble. Les Portugais et les Espagnols n’ont jamais pénétré dans cette région, et les habitants eux-mêmes n’y ont rien fondé : car on aurait conservé la tradition du fondateur et de l’époque approximative où il vivait. En outre, on y trouve, dit-on, de petites lampes en terre, qui sont, comme on sait, très fréquentes dans les anciennes colonies romaines.
Le 9 avril était un vendredi ; il me fallut donc rester enfermé tout le jour dans une chambre obscure en me disant malade, car chacun s’attendait à me voir aller à la mosquée. Hadj Ali, Benitez et les autres s’y rendirent tous et donnèrent aux curieux des nouvelles de ma maladie : je ne voulais pas courir le risque de prendre part à la prière devant une telle foule, car la moindre faute eût été remarquée, et aurait fort compliqué ma situation. Une fois le cheikh Ali présent, la situation sera tout autre. D’après ce que nous entendons dire, c’est un homme bienveillant et juste ; nous pourrons lui communiquer toute l’affaire, et il nous donnera les conseils indispensables. Il ne faut pas songer à voyager ici sans s’être confié à une personne influente. Du reste ma maladie n’est pas entièrement feinte : depuis plusieurs jours je souffre du manque d’appétit et de malaises accompagnés de douleurs de tête.
Le 11 avril, le cheikh Ali parut enfin ; son extérieur répondait entièrement aux descriptions qu’on m’avait faites de lui : c’était un homme de haute taille, nerveux, ayant à peine cinquante ans, à la barbe grise et aux yeux largement ouverts, pleins de franchise ; il était extrêmement sobre de gestes et presque avare de paroles ; tous portaient un respect illimité à cette figure sympathique, vraiment patriarcale.
Nous discutâmes alors sous toutes ses faces, avec le cheikh, le voyage de Timbouctou ; il le déclara exécutable. Il passait toutes ses journées avec nous et dirigeait lui-même les préparatifs encore nécessaires ; il fallait surtout acheter des peaux de bouc bien cousues, goudronnées, aussi grandes que possible : elles étaient destinées à servir d’outres. Il y avait également beaucoup à faire en ce qui concernait les chameaux : l’animal que nous avions amené du Maroc devait être échangé, et nous avions à en acheter encore un autre. Le cheikh Ali ne s’explique pas clairement au sujet de ses propres projets de voyage ; tantôt il semble qu’il doive partir lui-même, tantôt son frère et ses neveux sont destinés à nous accompagner ; dans tous les cas, il nous faut d’abord quitter la ville pour aller camper quelques jours à la campagne.
Cependant les hommes que j’avais emmenés avec moi de Marrakech me quittaient l’un après l’autre. A Ilerh deux d’entre eux avaient déjà pris le chemin du retour ; à Tizgui le jeune chérif de Marrakech partit en même temps que le serviteur Mouley Ali. Ce dernier était assez serviable, mais très adonné à l’usage du kif, et il devait, au moins une fois par semaine, se livrer à cette passion. Pendant ses accès il n’était pas méchant, mais un rire enfantin et continuel l’empêchait de rendre aucun service ; il ne faisait que des sottises et servait de jouet aux autres. Quoiqu’il ne fût qu’un serviteur, il portait le nom de Mouley, auquel les chourafa ont seuls droit, parce qu’il était parent, fort éloigné il est vrai, de Mouley Abbas, l’oncle du sultan.
Le 16 avril ces deux hommes nous quittèrent, pour retourner à Marrakech par Mogador. Je donnai au jeune chérif une quantité de lettres qu’il devait déposer chez le consul allemand, M. Brauer ; toutes sont parvenues en Europe. Le chérif du Tafilalet, qui nous avait rejoints à Taroudant, partit également pour continuer sa route vers l’oued Noun ; de sorte que notre nombre s’était fort réduit, et que je restai seul avec mes deux interprètes, Kaddour et le petit Farachi.
Un autre homme, nommé Mouhamed, qui n’était pas originaire du pays et qui nous fournissait des moutons et d’autres objets d’alimentation, s’offrit à voyager avec nous. Il s’était échappé du Maroc pour ne pas être soldat et ne produisait pas du tout une bonne impression ; mais il se montra plein de sens pratique pendant les préparatifs de voyage, et le cheikh Ali nous conseilla de l’emmener.
Même vis-à-vis du cheikh, je passais pour un médecin turc ; cependant il paraissait n’y croire que médiocrement, mais semblait ignorer qui j’étais et ne s’inquiétait que de mon voyage. Il nous conduisit un jour dans une maison neuve avec un beau jardin ; ici les habitations sont construites comme dans le reste du Maroc : des toits plats, des murs d’argile battue, des vérandas, etc.