Nous reçûmes donc une petite maison, au rez-de-chaussée de laquelle on plaça les deux chevaux et les bagages, tandis que nous logions au premier étage. Les chambres étaient de petits trous fort bas ; mais ici on passe la plus grande partie du jour dans la véranda, qui se trouve du côté de la cour, et on y dort même. Nous remîmes les chameaux à la garde d’un homme qui devait les mener paître pendant notre séjour. Une foule de gens se rassemblèrent, car des bruits vagues au sujet de l’arrivée d’un Chrétien étaient déjà parvenus en cet endroit ; mais nous fermâmes la porte, et l’on ne nous dérangea plus.
Le cheikh Ali était absent et se trouvait, pour surveiller la moisson, dans ses champs d’orge, situés plus loin vers le sud. Aussi les notables de la ville, ainsi que les fils et les neveux du cheikh, vinrent-ils nous trouver pour avoir des renseignements sur nous et nos projets. Hadj Ali déclara de la façon la plus formelle que j’étais un médecin turc, mais que, avant d’entreprendre toute autre démarche, nous voulions surtout attendre l’arrivée du cheikh Ali lui-même, pour lequel nous avions des lettres de recommandation. On se déclara satisfait de cette réponse, et l’on eut tout de suite une bonne opinion de nous en nous voyant, le même soir, acheter un mouton et le faire sacrifier à la mosquée.
Nous avions toujours un grand nombre de visiteurs curieux, mais ils se comportaient décemment et ne montraient pas la plus petite intention hostile ; nous nous liâmes surtout bientôt avec un neveu du cheikh, qui passa presque tout son temps en notre compagnie et prit d’ordinaire ses repas avec nous.
La ville de Foum el-Hossan est placée tout près de la montagne, au milieu de jardins de palmiers ; la vue s’étend déjà de ce point sur l’imposante étendue déserte de la hamada[1]. La population peut compter quelques milliers d’habitants, presque tous Arabes de la tribu des Maribda, ou leurs esclaves, Il n’y a pas de Juifs. La ville est dans une situation très heureuse ; l’eau y est bonne et fort abondante ; les maisons, d’argile battue, sont en général propres et bien tenues.
TOME II, p. 10.
VUE DE FOUM-EL-HOSSAN.
Pendant la marche de la veille j’avais vu non loin de notre bivouac, près de la source sulfureuse et sur les rochers de calcaire bleu foncé qui couvrent le sol, des dessins ou des ornements particuliers qui me surprirent. Mes compagnons ne purent rien me dire à ce sujet, et prétendirent que ces dessins avaient été tracés par les bergers, en manière de jeu. A Tizgui on m’expliqua de même l’existence de ces signes, bien connus des indigènes, mais en ajoutant qu’ils étaient fort anciens. Je me souvins aussitôt des estampages que le rabbin Mardochai a envoyés jadis à Paris et qui ont été publiés en 1876 dans le Bulletin de la Société de Géographie. Mardochai a trouvé des dessins semblables à l’est du point où j’étais, dans les pays de l’oued Draa supérieur, et particulièrement sur le djebel Idall Taltas, le djebel Dabajout, le djebel Taskalewin, le djebel Baoui, dans le territoire des Oulad Dhou-Asra et sur les rochers de Taskala et d’Aghrou Ikelân. Il a fait prendre des empreintes sur papier de ces pétroglyphes. Ce sont des figures d’animaux, parmi lesquels on reconnaît facilement le rhinocéros, l’éléphant, le chacal, le cheval, l’autruche et la girafe. En outre ils renferment des écussons avec des enjolivures et des ornements, mais la figure de l’homme y manque.
Il faut bien se garder de voir, dans ces dessins gravés sur la pierre, des signes hiéroglyphiques de peuples anciens, et de bâtir sur eux des hypothèses ethnographiques hasardeuses. Ils ne viennent ni des Phéniciens ni des Romains, et encore moins des Portugais, qui n’ont jamais été si loin ; au contraire, ils proviennent, d’une manière certaine, des indigènes, c’est-à-dire de la population berbère qui habitait déjà ici avant que les Arabes arrivassent du fond de l’Orient. Les pétroglyphes que j’ai vus étaient très peu nets et extrêmement primitifs ; ils ne consistaient pas en lignes continues, mais chacun des traits qui les composaient était formé de nombreux points creusés dans le calcaire bleu foncé avec un instrument pointu. Ces dessins ressortaient de la pierre comme l’écriture tracée avec un crayon sur une plaque d’ardoise. L’autruche et l’éléphant étaient faciles à reconnaître parmi une foule d’enjolivures et d’ornements capricieux dont on ne pouvait rien déchiffrer.
Des savants français, en particulier M. Duveyrier, sont disposés à voir dans ces pétroglyphes de l’oued Draa l’œuvre de l’ancien peuple des Ouakoré, qui appartenait à la famille des Mandingo. Quoi qu’il en soit, ces dessins prouvent d’une manière évidente que jadis le rhinocéros et l’éléphant vivaient dans ces contrées et que d’autres conditions physiques y prédominaient. Je traiterai plus tard la question de l’habitabilité antérieure du Sahara, et parlerai encore une fois à ce propos des pétroglyphes de l’oued Draa. En Afrique on connaît des trouvailles de ce genre en beaucoup d’autres points.