Nous suivîmes un instant le lit desséché de l’oued Oudeni, qui forme évidemment la partie moyenne de l’oued Asaka (ou oued Noun) ; il était fort large et indiquait un grand fleuve. Dans un endroit entouré de rochers on me fit remarquer un joli écho ; ces roches sont disposées de telle sorte qu’un son y est plusieurs fois répercuté.
En montant dans un endroit un peu plus escarpé, nous vîmes tout à coup, dans le pays naguère complètement désert, des personnages à mine farouche, qui s’étaient établis avec leurs chevaux précisément sur le chemin, en coupeurs de route et comme s’ils n’attendaient des voyageurs que pour les surprendre. Ils étaient quatre ou cinq ; quand ils virent notre caravane devenue imposante, ils se comportèrent très pacifiquement et se bornèrent à échanger quelques mots avec certains de mes gens. Je ne sais si le guide qui nous avait quittés n’était pas de connivence avec cette bande, et si le hasard de notre rencontre avec Amhamid ne mit pas à néant un plan qui aurait préparé une fin imprévue à mon voyage.
Vers quatre heures nous nous arrêtâmes sur un plateau élevé d’environ 700 mètres. Nous ne dressâmes pas les tentes, car la contrée était très peu sûre ; nous ne fîmes non plus aucune installation pour la nuit. Les animaux purent paître et se reposer, tandis que nous nous préparions à souper. A deux heures du matin nous étions déjà en route pour atteindre, autant que possible, le même jour notre but, Tizgui. L’eau de cet endroit est très sulfureuse, et a un fort mauvais goût ainsi qu’une odeur très caractéristique. En général, la contrée est pauvre en eau, et aujourd’hui nous avons dû, pour la première fois, remplir nos outres et nous en servir.
Amhamid nous a conseillé instamment de quitter cet endroit le plus tôt possible ; il ne serait pas étonnant que les coupeurs de route que nous avons rencontrés se réunissent à d’autres et vinssent encore nous surprendre : c’est ce qui fait que nous partons à deux heures du matin, par un ciel couvert et une obscurité complète. Nous n’atteignons notre but que le soir après cinq heures, c’est-à-dire par une marche de près de quatorze heures.
Le chemin nous conduit en zigzag par un pays montagneux, désert, pauvre en eau ; il appartient à la tribu des Aït Brahmin, dont le lieu de résidence se trouve pourtant loin de notre route, du côté de l’est. Vers onze heures nous entrons dans la large vallée sans eau de l’oued Temenet, qui se jette dans l’oued Draa à quelques heures au sud de Foum el-Hossan ; à partir de là nous avons du moins un terrain plat.
Vers midi nous dépassons un petit village chelouh aujourd’hui abandonné. A trois heures la vallée de l’oued Temenet s’élargit tout à coup pour former une plaine étendue ; la végétation devient plus riche, des bois de palmiers apparaissent, et nous voyons à notre gauche la kasba Temenet, pittoresquement située sur le penchant de la montagne.
Temenet est le village que nous avait indiqué Sidi Housséin, et pour le cheikh duquel il nous avait munis de lettres de recommandation. Nous y aurions probablement été, si Sidi Housséin nous avait donné une escorte et un guide pour cet endroit ; comme il ne l’avait pas fait ou ne l’avait fait que d’une façon insuffisante, nous avions saisi la première occasion qui nous parut avantageuse. Nous ne devions pas regretter d’avoir donné suite à cette inspiration et de nous être confiés au cheikh Ali.
A une petite heure au sud de Temenet, plus avant dans la plaine est une petite ville, Ghard ; la montagne s’ouvre près de là, et la vue plonge déjà par cette échappée dans les immenses étendues du Sahara pierreux. Un peu à l’est, derrière une arête rocheuse, se trouve le bourg d’Icht, but du voyage de mon compagnon le chérif Mouhamed, qui se décide pourtant à aller voir tout d’abord le cheikh Ali. D’Icht on atteint en une forte marche la petite ville d’Akka, située vers le nord-est, et dont j’ai parlé plusieurs fois.
A partir de ce point, nous quittons la direction sud prise jusque-là et tournons de nouveau un peu à l’ouest, dans les montagnes ; bientôt nous apercevons des palmiers, nous traversons le lit desséché du Temenet, et arrivons à une source abondante, à laquelle chacun boit avidement, hommes et bêtes. Cette eau est recueillie dans des canaux et dirigée à travers des plantations de palmiers.
Nous rencontrons de nouveau ici des hommes ; un peu après cinq heures, nous pénétrons dans la ville de Foum el-Hossan, bien située et bien entretenue ; elle est nommée aussi Tizgui Ida Selam ou Aït-Selam ; c’est le séjour du cheikh de la tribu arabe des Maribda. De jolis jardins de palmiers entourés de murs m’attiraient, et j’y aurais volontiers fait dresser les tentes ; mais on décida que j’habiterais, dans la ville même, une maison du cheikh Ali, où je serais plus en sûreté.