Nous remontâmes d’abord la vallée de l’oued Tazzeroult et nous arrivâmes bientôt au pied d’une chaîne de montagnes qui s’étend du sud-ouest au nord-est. Elle appartient donc au système de l’Atlas et consiste surtout en granit et en schiste. Le versant septentrional est très escarpé. Des roches éruptives y apparaissent aussi çà et là et forment des pics isolés très pittoresques, sur l’un desquels Sidi Housséin possède une citadelle. La vue de cette petite forteresse, nommée Agadir et placée au plus haut sommet de rochers abrupts, complètement inaccessibles en apparence, est imposante au plus haut point. Ce château fort a été construit par les ancêtres de Sidi Housséin, mais on s’en sert peu aujourd’hui. En cas de guerre, Sidi Housséin pourrait certainement s’y retirer, et les troupes marocaines ne prendraient probablement pas ce nid de rocher. Par contre, les assiégés pourraient être coupés de toute communication, de telle sorte que, faute d’eau et de vivres, il leur faudrait bientôt se rendre.
Après une marche de plusieurs heures sur un chemin fort raide, mais relativement bon et tracé en lacets sans nombre, nous atteignîmes le faîte des montagnes, élevé en cet endroit d’environ 4000 pieds ; les sommets environnants ne doivent guère dépasser 5000.
La vue que nous eûmes de ce faîte était fort intéressante : vers le nord on apercevait les pentes verticales et les montagnes ou les rochers isolés de l’Anti-Atlas, ainsi qu’on peut nommer cette partie des montagnes entre lesquelles s’étend le plateau d’Ilerh ; vers le sud elles se fondent dans une suite de chaînes de collines de moins en moins élevées. Dans leurs vallées et même sur leurs sommets aplatis la population laborieuse des Chelouh cultive des champs d’orge.
Nous inclinons vers l’est et arrivons le soir à la dernière maison de la tribu des Medjad, qui sont des Berbères, comme les Tazzeroult ; nous y passons la nuit.
Le matin suivant, 5 avril, nous nous levâmes de très bonne heure, de sorte que dès six heures les huit chameaux étaient chargés. Nous marchâmes pendant quelques heures vers le sud-est par un plateau pierreux faiblement ondulé, jusqu’à un groupe de maisons. La contrée paraissait très peu habitée, car nous ne rencontrions que rarement des créatures humaines ; on voyait très peu de terres cultivées. Le guide que Sidi Housséin nous avait donné nous quitta dans cet endroit, quoiqu’il ait eu mission d’aller jusqu’à Temenet. Depuis longtemps nous nous défiions de lui, et il demanda tout d’un coup, avant de partir, 30 douros pour l’étape et demie qu’il avait faite. Le pays ne semblait pas sûr, et la maison isolée, avec les habitants de laquelle notre guide avait eu un long entretien secret, ne nous plaisait nullement. Quand le guide nous fit connaître son insolente demande, nous fûmes convaincus qu’il nous préparait un tour quelconque et voulait peut-être provoquer une querelle. Lui ayant promis quelques douros à Ilerh, nous lui en donnâmes quatre ; tout d’abord il fit semblant de les refuser, et disparut encore une fois dans la maison suspecte ; finalement il se déclara satisfait, et un autre homme apparut, se disant prêt à nous accompagner. Nous nous défiions de tout ; le pays était inhabité, mais dans les montagnes pouvaient se dissimuler toutes sortes de gens dangereux ; notre guide était loin de produire une bonne impression.
La veille s’est joint à nous un homme, qui se dirige vers Tendouf, seul avec son chameau et une petite charge de cuir, et il ne m’est pas du tout indifférent d’avoir un compagnon de plus. Le chérif Mouhamed, du Tafilalet, ainsi que le jeune chérif Mouley Achmid, de Marrakech, me sont fort utiles ; ce sont des gens résolus, et il semble qu’en leur présence on doive ne rien oser contre nous. Nous avons le sentiment instinctif de nous trouver dans une contrée dangereuse, où tous nos mouvements sont observés. Nous n’avons vu personne, mais nous sommes persuadés, et le guide nous l’assure, que des bandes de coupeurs de route se trouvent dans les ravins. Le chérif Mouhamed, qui comme Hadj Ali a son cheval, tandis que nous en sommes tous réduits aux chameaux, fouille souvent avec lui les broussailles voisines du chemin, pour découvrir les embuscades qui y seraient dressées ; mais rien n’apparaît.
Tout à coup, vers deux heures, nous apercevons des hommes en mouvement à quelque distance sur notre droite ; bientôt se montre un Nègre, qui nous dévisage et disparaît ensuite. Presque aussitôt retentissent le bêlement des moutons et des chèvres, et nous rencontrons quatre hommes, tous Nègres, qui conduisent un troupeau de ces animaux et des chameaux. Ils nous déclarent qu’ils appartiennent au cheikh Ali, de la tribu des Maribda de Tizgui. Hadj Ali a pour lui une lettre de recommandation. Nous communiquons notre plan au chef de la petite caravane, Amhamid, qui nous dissuade de passer par Temenet et Icht, car nous y rencontrerions de grandes difficultés. Amhamid nous propose d’aller chez son maître, le cheikh Ali, qui est, dit-il, un homme très bon et très influent et pourra certainement nous fournir l’occasion d’aller à Timbouctou mieux que personne.
Cette rencontre des serviteurs du cheikh Ali a été pour mon voyage de la plus grande importance, et je puis dire, après avoir appris à mieux connaître les êtres du pays, que c’est uniquement la circonstance d’avoir connu le cheikh Ali qui m’a permis d’atteindre mon but, Timbouctou.
Nous changeons donc nos plans ; nous renvoyons notre guide, qui inspire peu de confiance, et nous accompagnons le Nègre Amhamid, qui devait plus tard nous montrer beaucoup de complaisance.
Nous parvînmes ensuite au pied d’une nouvelle chaîne de montagnes, dont les pentes vers le sud n’étaient pas rapides, mais qui furent très longues à franchir. On me dit que l’on allait de là, vers le sud-est, à la ville d’Akka, résidence de la famille juive de Mardochai.