Il est évident qu’avec un état politique tranquille, et après l’installation de voies de communication convenables, ces diverses branches de commerce seront susceptibles d’une extension considérable.

En ce qui concerne l’importation, presque tous les articles européens y sont représentés, mais en première ligne l’étoffe dite « guinée », cotonnade bleue qui est importée en masses tout à fait énormes. A l’origine elle venait des colonies françaises de l’Inde ; aujourd’hui elle est surtout fabriquée en Belgique ou en Angleterre, de qualités très différentes, plus mauvaises les unes que les autres, et dont l’apprêt très fort doit dissimuler la transparence. Les étoffes fabriquées par les indigènes sont infiniment meilleures, mais plus chères. Cette guinée sert de monnaie au Sénégal et dans une partie du Soudan ; une pièce représente une certaine valeur, qui varie selon l’éloignement de la côte.

Dans les villes du Sénégal, les monnaies françaises servent naturellement à la circulation monétaire ; à l’intérieur, en même temps que la guinée, le sel, les coquilles de cauris et l’or non monnayé sont employés comme moyen de payement.

Le commerce du Sénégal prendra un essor imprévu si les Français réussissent à exécuter les deux voies ferrées projetées. C’est d’abord la ligne de Dakar à Saint-Louis par le Cayor, puis le chemin de fer du Sénégal au Niger, de Bafoulabé à Kita et à Bamakou. Comme le Sénégal est navigable au moins pendant une grande partie de l’année, les marchandises pourraient ainsi être transportées du navire, par chemin de fer, par le fleuve, puis de nouveau par voie ferrée jusqu’à Ségou sur le Niger, d’où des vapeurs les répandraient au loin dans le Soudan ; et, inversement, les produits de l’Afrique intérieure parviendraient rapidement et à bas prix jusqu’à la mer.

Les questions qu’il faut examiner à propos de la construction de ces voies ferrées se rattachent à l’état politique des régions intéressées, aux difficultés techniques à vaincre, et enfin aux produits éventuels de la ligne considérée. D’après mon impression, toutes ces questions peuvent être résolues au Sénégal d’une manière favorable à l’entreprise.

Quoique la domination française ne s’étende pas, pour le moment, beaucoup au delà des postes militaires, la majorité des peuplades du pays est déjà trop habituée aux Français et trop bien convaincue des avantages à retirer de relations commerciales directes avec les Européens, pour opposer des difficultés sérieuses aux projets de voie ferrée. L’esprit de lucre, fortement enraciné chez les peuples du Sénégal, leur fera rapidement comprendre les avantages infinis de relations plus promptes, d’autant plus que le gain à en retirer sera surtout pour eux et que les Français ne peuvent en aucune manière pressurer la population indigène. Des reproches semblables à ceux que l’on a adressés aux Anglais pour leur manière de traiter les Hindous ne pourraient être justifiés vis-à-vis des Français, en raison de la pauvreté de la population du Sénégal par elle-même. Il est naturel que le commerce français profite des nouvelles voies ferrées en première ligne, mais la population indigène prendrait également sa part des avantages précieux résultant de communications régulières et rapides. Cette considération l’éclairerait bientôt.

Il est vrai qu’il faudra encore combattre, surtout avec les gens du Fouta et avec les partisans bambara d’Ahmadou-Ségou, chez lesquels interviennent, en même temps que des convoitises de domination, d’autres motifs se rapportant à la religion ; mais, à la fin, la grande masse du peuple se débarrassera d’un autocrate, qui a si peu fait pour le développement des pays placés sous sa domination et qui ne peut maintenir son autorité que par sa cruauté et des brigandages de toute nature. Ce serait un grand avantage pour les Français si l’un de leurs gouverneurs, ou de leurs chefs d’expédition, parvenait à conclure une alliance avec les Bambara et à mettre fin à la mauvaise administration du traître Ahmadou et de sa bande fanatique de Fouta.

Si les circonstances politiques ne sont pas défavorables à l’établissement de nouvelles routes de commerce, et spécialement d’une voie ferrée, les difficultés techniques ne paraissent pas non plus devoir être trop grandes. La navigation du Sénégal est assez active et le deviendrait davantage si l’on parvenait, par quelques travaux de régularisation, à obtenir la possibilité de naviguer toute l’année jusqu’à Médine ; cela ne semble être également qu’une question d’argent : le pays situé entre le Sénégal et le Niger, spécialement de Médine à Bafoulabé, à Kita et à Bamakou, était jusqu’ici peu connu. L’expédition Desbordes a emmené avec elle un détachement topographique, pour faire des études exactes du terrain. Leurs résultats paraissent avoir été favorables, car on a commencé la construction de la voie ferrée, et la locomotive circule déjà sur une portion de railway qui n’est pas insignifiante[21]. La ligne de partage des eaux entre les deux fleuves n’est pas formée de hautes montagnes, mais de collines aisées à franchir. Au contraire, la région paraît peu habitée et semble même être déserte par places, à la suite des dévastations de Hadj Omar. Mon itinéraire me conduisit au nord de cette route à travers des régions peuplées et bien cultivées ; la construction d’un chemin de fer y provoquerait certainement bien vite la formation de nouveaux centres habités.

Les difficultés de terrain pour le chemin de fer de Dakar à Saint-Louis par le Cayor paraissent être encore moindres. Cette voie ferrée est déjà fort avancée dans sa construction et ne tardera pas à être entièrement ouverte. Le député du Sénégal obtiendra, il faut l’espérer, malgré les mauvaises dispositions de la Chambre, les crédits encore nécessaires pour terminer d’une manière satisfaisante cet important travail de civilisation. Naturellement il faudra renoncer pendant des années à obtenir des revenus des chemins de fer du Soudan, mais cet état de choses est également destiné à s’améliorer si le commerce gagne considérablement en activité, ce qui est inévitable. En ce moment les maisons de commerce françaises envoient leurs agents passer plusieurs mois sur le fleuve afin d’acheter les produits apportés par les Arabes ou les Nègres, qui viennent souvent de fort loin. Mais les circonstances seraient tout autres si les articles européens pouvaient être transportés rapidement et sûrement à Ségou. Les traitants y entreraient en contact immédiat avec les habitants du Soudan central, dont la richesse est grande, avec les gens du Haoussa et des autres contrées voisines. Un grand pas serait fait ainsi pour la pénétration d’une partie très étendue de l’Afrique intérieure.

De ce qui précède il résulte qu’au Sénégal les conditions politiques, techniques, aussi bien qu’économiques, des projets de voies ferrées ne sont pas défavorables. Il est vrai que ces considérations optimistes sont soumises à un facteur, qui n’a pas été pesé jusqu’ici, et n’a même rien à faire directement avec les voies ferrées elles-mêmes, mais qui intéresse au contraire ceux appelés à les bâtir et à les utiliser : c’est le climat. Les pays des bassins du Sénégal et de la Gambie font partie des régions les plus malsaines de l’Afrique. Non seulement les Européens qui y vivent ont à souffrir des fièvres de malaria, mais la fièvre jaune elle-même y a pris droit de cité, quoiqu’on ne la connaisse pas dans la majeure partie des régions de l’Afrique occidentale. Mais on sait par expérience que le pire climat du monde n’est pas à même de faire déserter une place favorablement située pour des entreprises commerciales ; de nouveaux Européens arriveront toujours pour mettre à profit les avantages qu’elle présente ; on peut s’en assurer dans un très grand nombre de villes de l’Afrique et de l’Asie. L’esprit commercial, le goût de la spéculation, le besoin d’acquérir, sont trop puissants chez l’homme pour qu’il se laisse effrayer par un danger qui est en somme le plus grand de tous. Au Sénégal, en particulier, on s’assurera la coopération d’une population qui n’est pas inintelligente, et les voies ferrées en construction, celles du Cayor et du Sénégal au Niger, donneront des résultats dont on ne peut encore mesurer l’importance. On doit souhaiter que les Français consacrent leur ambition et leurs forces à ces œuvres civilisatrices au plus haut point ; il ne faut pas juger uniquement de semblables entreprises au point de vue de leur revenu éventuel, quoique des avantages sérieux en doivent résulter sûrement tôt ou tard.